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Un faux JT pour regarder la canicule en face

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Un journal télévisé situé en 2040 revient sur une « super-canicule » subie par Bordeaux en juin… 2028. Voilà une œuvre de fiction qui sonne étonnamment juste après une semaine à plus de 40 degrés dans la métropole bordelaise. Dans ce faux JT né d’une initiative citoyenne, des chercheurs et chercheuses racontent comment les hôpitaux débordent, les transports s'arrêtent, les infrastructures cèdent, les arbres dépérissent, les systèmes alimentaires vacillent. Mais ce récit catastrophe laisse ensuite place à un sursaut… et des solutions.

Photo : La chaîne TV7 a prêté ses studios le temps du tournage de ce journal télévisé fictif, avec la complicité de l'animateur Théo Robache et du cadreur Éric Bouget
La chaîne TV7 a prêté ses studios le temps du tournage de ce journal télévisé fictif, avec la complicité de l'animateur Théo Robache et du cadreur Éric Bouget

Le projet « JT 2040 » (cf vidéo en bas de page) est né dans le sillage de la Convention Citoyenne Climat organisée par la Ville de Bordeaux entre 2023 et 2024. Une centaine d’habitantes et habitants volontaires ont travaillé pendant plusieurs mois avec des experts afin d'élaborer un diagnostic territorial et des propositions d'action face à l'urgence climatique. Une fois leur travail terminé, certains participants ont souhaité poursuivre l'aventure. Non pas en produisant un nouveau rapport, mais en travaillant sur ce qui manque souvent aux politiques climatiques : des récits.

Après une première production sous forme de podcast, le collectif a opté pour la vidéo en s’appuyant sur l’expertise de différents chercheurs et chercheuses, avec la complicité de la chaîne TV7, du cadreur-monteur Éric Bouget et de l'animateur Théo Robache. Le résultat est un objet hybride, à la frontière du documentaire, de la prospective et de la fiction politique. Après un tournage au printemps, le collectif a choisi de dévoiler sa vidéo le 22 juin dernier, veille de la journée la plus chaude jamais enregistrée en France. 

Le 22 juin, c’est également la date de ce journal fictif de 2040 qui analyse rétrospectivement les conséquences d’une super-canicule qu’aurait traversée la métropole bordelaise en juin 2028. Et ce qui frappe immédiatement, c'est à quel point cette description de la catastrophe paraît réaliste. « Il y a cinq ou six ans, on aurait pu dire que c'était de la science-fiction. Aujourd'hui, c'est parfaitement crédible », observe Bastien Castagneyrol, chercheur Inrae en écologie au laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Biogeco - Inrae, université de Bordeaux). 

« Dans cette vidéo, chacun de nous s’exprime sur une base extrêmement documentée. On sait exactement ce qui se passe quand les températures augmentent à ce point. » L'emballement des services d'urgence, les ruptures d'approvisionnement, la fermeture des écoles, les problèmes de santé liés aux fortes chaleurs, les impacts sur les écosystèmes ou l'agriculture : « tous ces phénomènes sont déjà observés ou anticipés par les travaux scientifiques ». La fiction commence ailleurs.

Le véritable pari : imaginer la solidarité

Ce qui se base sur l’imagination davantage que sur la science, dans le scénario imaginé par la Convention Citoyenne et les chercheurs impliqués, c’est la réaction collective qui s’ensuit : la super-canicule agit comme un électrochoc. Une mobilisation citoyenne massive pousse les responsables politiques à engager une transformation profonde des politiques publiques. Les collectivités coopèrent avec l'État. Les scientifiques travaillent avec les territoires. Les habitants s'organisent. Les investissements suivent. 

Pour le sociologue de l’université de Bordeaux, Éric Macé, ce choix est assumé : « Au lieu de documenter toutes les bonnes raisons de l'impossibilité d'un changement de trajectoire, nous avons fait comme si cette bifurcation démocratique avait bel et bien lieu, afin d'en montrer tous les bénéfices. » Alors que, depuis plusieurs années, les discours climatiques oscillent entre alarmisme et impuissance, ici le futur n'est pas présenté comme une fatalité mais comme un espace de décision.

Un monde où l'adaptation est devenue incontournable

L'émission marque également un changement profond dans la manière d'aborder la question climatique. Il ne s’agit plus de prévenir un risque futur mais d’affronter un avenir certain en cherchant des moyens d'adaptation. « Plus personne ne parle d'une amélioration possible, on ne fait plus semblant que ça va aller », résume Bastien Castagneyrol. « On sait que cela va être difficile. Maintenant, on cherche des solutions très pragmatiques : comment faire pour que les gens se rafraîchissent, à court et moyen termes. » 

Encore faut-il éviter ce qu'Éric Macé appelle les « mal-adaptations », comme par exemple l’usage massif de la climatisation : « Face aux vagues de chaleur, elle apparaît souvent comme une solution évidente - et elle l’est pour certaines populations particulièrement fragiles. Pourtant, généralisée à grande échelle, elle accroît la consommation énergétique et participe elle-même à l'aggravation du problème. » Comment, dès lors, transformer les réponses d'urgence en trajectoires de transition ?

Les arbres, la ville et le vivant

Bastien Castagneyrol rappelle que les arbres urbains ne sont pas de simples éléments décoratifs : « On pense évidemment au fait qu'ils rafraîchissent l'atmosphère. On pense moins au fait qu'ils favorisent l'infiltration de l'eau dans les sols et que ce sont des hôtels pour la biodiversité. » Dans le scénario de 2028, les arbres souffrent eux aussi de la chaleur extrême. Certains dépérissent rapidement. D'autres semblent, dans un premier temps, se rétablir avant que ne se révèle, un peu plus tard, une « dette écologique » massive : mortalité accrue, disparition progressive d'insectes et d'oiseaux, fragilisation des écosystèmes. 

L’écologue invite à dépasser une vision purement utilitariste de la nature urbaine : la ville doit être pensée comme un système vivant. « Il faut prendre la ville comme un métabolisme socio-naturel », renchérit Éric Macé, qui invite non plus à aménager la ville mais à la « ménager », en soignant les relations entre humains, mais aussi entre humains et non-humains. Une approche systémique qui constitue le fil rouge de toute l'émission.

Sortir des silos

Au fond, ce que raconte le JT de 2040 est moins une histoire de climat que d'interdépendances et de solidarités. La chaleur affecte la santé. La santé dépend en grande partie de l'alimentation, qui elle-même dépend de l'agriculture, dépendant de l'eau, dépendant des écosystèmes… « Et tous ces domaines dépendent des choix politiques », souligne Éric Macé, selon qui « nos institutions continuent de fonctionner dans des logiques sectorielles héritées d'un monde où les limites écologiques semblaient lointaines. Mais désormais on vit dans un monde où l'objectivité de ce qui nous arrive se heurte à l'extrême superficialité de la responsabilité politique. » 

En quête de solutions, les deux chercheurs défendent l’idée d’une science davantage impliquée dans les transformations sociales. « Aujourd’hui, un chercheur ne peut plus rester dans sa tour d’ivoire et se cacher derrière la vertu scientifique, derrière la neutralité », observe Bastien Castagneyrol. « Il doit aller discuter avec les politiques, avec les personnes au quotidien, et construire des questions de recherche avec les acteurs de la société. » 

Éric Macé, plaide lui aussi pour le développement de véritables « sciences de la durabilité », capables de dépasser les frontières disciplinaires traditionnelles. C'est avec cette conviction qu'il co-anime, au sein de l'université de Bordeaux, l'axe « Devenir(s) durable(s) » du programme ACT Grands défis en sciences de la durabilité. Ce JT fictif né d'une initiative citoyenne est lui-même une bonne démonstration de cette approche : climatologues, écologues, spécialistes en santé publique, chercheurs en alimentation et sociologues y construisent ensemble un récit cohérent qui doit éclairer les décideurs.

« On avait l'impression que ça n'allait jamais s'arrêter. »

Et si une canicule exceptionnelle changeait le cours de notre histoire ? Sous la forme d'un journal télévisé diffusé en 2040, cette fiction prospective revient sur la « super-canicule » de 2028, un épisode climatique extrême qui aurait bouleversé Bordeaux et accéléré la transition écologique du territoire. L'émission retrace les événements de l'été 2028, montre comment les institutions et la société civile se sont adaptées entre 2028 et 2040, et ouvre enfin une réflexion sur les transformations encore nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques de 2050.

Avec les interventions de :

  • Margaux Alarcon, enseignante-chercheuse en géographie, Bordeaux Sciences Agro.
  • Linda Cambon, professeure titulaire de la Chaire Prévention à l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (ISPED) de l'université de Bordeaux.
  • Bastien Castagneyrol, chercheur Inrae en écologie, laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Biogeco - INRAE, université de Bordeaux).
  • Cécile Everard, membre de la Réserve citoyenne de Bordeaux Métropole.
  • Éric Macé, sociologue, université de Bordeaux et Centre Émile Durkheim (CED - CNRS, Sciences Po Bordeaux, université de Bordeaux).
  • Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (LSCE – Institut Pierre-Simon Laplace, Université Paris-Saclay).

Une réalisation issue du "Calendrier de l'Après", un projet imaginé par des membres de la Convention Citoyenne Climat de Bordeaux pour donner à voir, à travers le récit, les futurs possibles de notre territoire face au changement climatique.

  • Anne Chaput

    Rédactrice

    anne.chaput%40u-bordeaux.fr