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« Une université doit toujours garder de l'ambition »

Mise à jour le :

Construire une université plus forte, plus ouverte et plus libre. Tel a été le leitmotiv de Manuel Tunon de Lara, médecin et président de l’université Bordeaux Segalen, puis premier président de l’université de Bordeaux. A l’occasion de son départ à la retraite le 1er septembre 2026, il revient sur cette aventure collective, les grandes étapes de son parcours et les convictions qui ont guidé son engagement.

Photo : Manuel Tunon de Lara © Gautier Dufau
Manuel Tunon de Lara © Gautier Dufau

Vous avez présidé l'université Victor Segalen Bordeaux 2 de 2008 à 2014 puis l'université de Bordeaux jusqu'en 2022. Quel a été le moment décisif de votre engagement ?

Je suis issu d'une famille d'universitaires franco-espagnols. J'ai choisi la médecine et la recherche, mais, au fil des années, je me suis également investi dans de nombreuses responsabilités au sein de l'université. Progressivement, j’ai eu envie de m’engager pleinement. En 2008, le contexte était favorable : la loi sur l'autonomie des universités (LRU ou loi Pécresse) ouvrait de nouvelles perspectives et je partageais cette ambition de rendre les universités plus visibles, plus attractives et plus ouvertes sur le monde. J'étais convaincu que Bordeaux avait un potentiel exceptionnel mais qu’il fallait plus d’exigence pour l’université. Il fallait oser porter cette vision nouvelle, la confronter aux autres et construire une équipe prête à faire évoluer les choses. Nous avons porté ce projet de transformation jusqu’au bout. Et mon élection a marqué un véritable tournant dans ma carrière. Devenir du jour au lendemain président d’une importante institution publique, ce n’est pas rien !  

Quels sont les moments les plus marquants de votre parcours ?

La fusion des universités bordelaises est évidemment le plus grand chantier de ma carrière. Mais je retiens aussi plusieurs étapes décisives : l'obtention en 2011 de l’une des trois premières Initiatives d'excellence (IdEx) dans le pays puis sa pérennisation en 2016, devenue un levier majeur pour l’université. La même année, la signature de la convention de dévolution du patrimoine a marqué un cap important pour l’autonomie de l’établissement et ses perspectives de développement. En 2011 également, la création de l'Institut hospitalo-universitaire LIRYC (qu’on donnait perdant) et celle de la Fondation Bordeaux Université , qui a rapproché l’université du monde des entreprises.  Enfin, ma présidence de la conférence des présidents d’universités (CPU)  en 2022, que nous avons fait évoluer vers l’actuelle France Universités, a été une expérience déterminante. J’ai découvert une autre échelle, plus politique et plus internationale. J’ai mesuré combien l'université reste parfois malheureusement méconnue des décideurs publics. C’était très motivant et très frustrant à la fois. 

Votre expérience de médecin a-t-elle influencé votre manière de présider l'université ? Comment avez-vous concilié ces deux activités ? 

La médecine apprend à décider, parfois dans des situations complexes. Un soignant doit faire des choix parfois lourds de conséquences. Cette capacité à prendre des décisions et à les assumer pleinement m'a beaucoup servi dans mes fonctions de président. D’ailleurs, j’ai toujours tenu à continuer à exercer mon métier. J’ai consulté une journée par semaine à l'hôpital pendant toutes ces années. Cela m’a permis de rester au contact des patients, de mes collègues et de garder les pieds sur terre.
En revanche, j'ai sans doute sacrifié une partie de ma carrière médicale au profit de mon engagement universitaire.

Vous avez toujours défendu une vision très ouverte et internationale de l’université. Pourquoi cette dimension vous parait-elle essentielle ? 

J’ai grandi entre deux cultures, je parle plusieurs langues ; cela a façonné ma vision des choses. La science est universelle.
Pour la faire avancer, il faut faire sauter les frontières. Les chercheurs doivent pouvoir collaborer librement, confronter leurs idées et aller chercher des solutions au bout du monde. Une université qui se referme sur elle-même s'appauvrit. Au contraire, l'ouverture internationale nourrit la recherche, enrichit les formations et prépare les étudiants à évoluer dans une société profondément mondialisée. Malheureusement, les universités sont parfois des tours d’ivoire. J’ai beaucoup travaillé pour que l’université de Bordeaux soit plus ouverte sur le monde et j ‘espère qu’elle le restera. 

Quels sont, selon vous, les grands défis des universités pour les années à venir ?

Je crois profondément que deux principes doivent être préservés : la liberté académique et l'autonomie des établissements.
Elles sont indispensables pour faire vivre l'excellence scientifique et former les générations futures. Il faut être exigeant et ambitieux pour aller dans le sens du progrès. Les universités doivent pouvoir construire leur stratégie, disposer de moyens diversifiés et être reconnues comme des acteurs de confiance. Nous devons être à la hauteur de la jeunesse de notre pays. 

Y a-t-il un lieu ou un souvenir qui symbolise pour vous particulièrement l'université de Bordeaux ?

Le site de la Victoire est un des lieux qui incarne le mieux l'université à mes yeux. Une partie de son histoire s'y est construite et les étudiants continuent d'y faire vivre le débat et l'engagement (même si celui-ci est parfois détourné ou récupéré).
Je garde également un souvenir très fort de la remise du doctorat honoris causa à Ban Ki-moon, 8e Secrétaire général des Nations Unies en 2018 . Mais les moments les plus émouvants restent sans doute les cérémonies de remise des diplômes ou de trophées sportifs. Je repense particulièrement à la toute première cérémonie des docteurs organisée au Pin Galan. Un grand moment d’émotion. Tout au long de ma carrière, j'ai été impressionné par le talent des étudiants.
Ils sont, au fond, le véritable moteur de l'université.

Aujourd'hui, dans quelles activités restez-vous engagé ?

Je continue à défendre les universités au sein des instances nationales et européennes. Je reste aussi disponible auprès de Dean Lewis et de l'équipe présidentielle. Je crois beaucoup à la transmission entre les présidents.
On ne quitte jamais complètement une université que l'on a contribué à construire. Je reste très attentif à tout ce qui fait vivre l'université de Bordeaux, à son identité, à son rayonnement et à son avenir. Ce sentiment d'appartenance ne s'efface pas.
Présider une université, c’est remonter un escalator à l’envers. Si on veut avancer, progresser, il faut aller plus vite que l’escalator. Si on marche à la même vitesse, on stagne. Si on s’arrête, on recule et on tombe. Alors, je souhaite que l’université de Bordeaux ait toujours cette force de l’ambition. C’est cela qui m’a guidé. 

Manuel Tunon de Lara en quelques dates

13 février 1958 : naissance à Paris
1er octobre 1983 : interne des hôpitaux de Bordeaux, spécialise dans les maladies respiratoires
1er septembre 1996 : Professeur des universités-praticien hospitalier en pneumologie
21 janvier 2008 : Président de l’université Victor Segalen Bordeaux 2
17 janvier 2014 : Président de l’université de Bordeaux
Janvier 2018 : réélu à la présidence de l’université de Bordeaux
2020- 2022: Président de la CPU / France université
2025- : membre du bureau de l’European Universities Association