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Face aux technologies de surveillance, le pari de l’interdisciplinarité

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Les grandes questions scientifiques entrent rarement dans une seule case. À l'université de Bordeaux, la doctorante Mélanie Romano en fait chaque jour l'expérience. À cheval entre droit et informatique, elle étudie l’évaluation des technologies de surveillance et leurs conséquences sur nos libertés. Un sujet qui l'oblige à franchir les frontières entre les disciplines.

Photo : © Adobe Stock
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Le téléphone nous écoute-t-il ? Que deviennent les données collectées par une caméra de vidéosurveillance ? Où commence la surveillance en tant que telle ? Ces questions, Mélanie Romano se les pose tous les jours. Pas par inquiétude personnelle, mais parce qu'elles sont devenues son objet de recherche. À 26 ans, la doctorante partage son temps entre le LaBRI, laboratoire d'informatique, et le CERCCLE, laboratoire de droit constitutionnel. Deux bâtiments, deux cultures scientifiques, deux façons de raisonner. Et une même conviction : les technologies qui façonnent nos vies ne peuvent plus être étudiées par une seule discipline. « Une technologie peut être parfaite d'un point de vue informatique et poser de vrais problèmes pour les libertés fondamentales », explique Mélanie Romano. « À l'inverse, le droit ne peut pas encadrer correctement une technologie sans comprendre comment elle fonctionne. » Cette évidence est aujourd'hui au cœur de la thèse qu’elle prépare, mais elle a pris dix ans avant de s'imposer.

Pendant longtemps, Mélanie pensait avoir trouvé sa voie : la cybersécurité. Après un DUT, une école d'ingénieurs, un Erasmus en République tchèque, une année de césure, un retour en licence puis un master international, tout semblait la conduire vers une carrière d'experte technique. La cybersécurité lui plaisait pour ce qu'elle promettait : un domaine en perpétuel mouvement, où les attaques évoluent sans cesse et où chaque problème appelle une nouvelle solution. « À 17 ans, on imagine Matrix, les hackers, l'espionnage… Il y a tout un imaginaire autour de la cybersécurité. »

Mélanie Romano
Mélanie Romano

Mais au fil des années, une gêne s'installe. Autour de Mélanie, beaucoup d'étudiants passent leurs soirées à programmer, à perfectionner leurs compétences techniques, à chercher toujours plus d'expertise. « Je me suis rendu compte que je ne me voyais pas rentrer chez moi pour continuer à coder le soir. Ce qui m'intéressait, c'était de comprendre à quoi servaient réellement toutes ces technologies. » Un autre aspect la dérange : on lui apprend à concevoir des systèmes informatiques toujours plus performants, on lui parle chiffrement, sécurité, architecture, réseaux… mais de moins en moins des personnes qui utiliseront ces outils. « J'avais l'impression qu'on avait tout bonnement oublié l'utilisateur », se souvient-elle. Pourquoi demander à chacun de créer des mots de passe impossibles à retenir alors que personne, ou presque, ne respecte ces recommandations ? Pourquoi développer des solutions techniquement élégantes si elles deviennent impraticables au quotidien ? Autant de questions qui ne trouvent pas leur réponse dans les algorithmes.

Une rencontre inattendue avec le droit

Pour l’étudiante insatisfaite, le déclic survient lors d'un projet universitaire consacré au statut juridique des « hackeurs éthiques », ces spécialistes qui testent la sécurité des systèmes informatiques. Avec son groupe, Mélanie Romano passe plusieurs semaines à interroger des professionnels, à confronter leurs pratiques au droit et à explorer les nombreuses zones grises qui entourent leur métier. « Ce fut une révélation ! Pour la première fois, je retrouvais tout ce qui me plaisait : la technique, les échanges avec les gens, les questions de société. Je me suis dit que c'était cela que je voulais faire en me levant le matin. » Pour elle, l'informatique cesse alors d'être une fin. Elle devient un moyen de comprendre des enjeux beaucoup plus vastes.

Quelques mois plus tard, une offre de doctorat attire son attention. À Bordeaux, deux scientifiques - l'un informaticien, Nicolas Rougier, l'autre juriste, Pauline Gervier - cherchent une doctorante pour travailler sur l’évaluation des techniques de surveillance dans le cadre de l’Observatoire de la surveillance en démocratie. Le sujet accroche Mélanie. « Caméras intelligentes, géolocalisation, biométrie, intelligence artificielle… Toutes ces technologies soulèvent des questions qui débordent largement le cadre technique. » 

Quels types de données sont collectées ? Pendant combien de temps ? Qui y a accès ? Quels textes les encadrent ? Quels droits fondamentaux sont susceptibles d'être limités ? Autant de critères qu'aucune discipline ne peut, à elle seule, appréhender. Aujourd’hui, les recherches de Mélanie consistent à imaginer une méthode d'évaluation capable de mesurer l'impact de ces technologies de surveillance en croisant leurs caractéristiques techniques avec les droits fondamentaux qu'elles affectent. « On aimerait construire une sorte de grille de lecture. Un peu comme un Nutri-Score appliqué aux dispositifs de surveillance. »

Un ovni entre deux mondes

Cette position de la doctorante, à la frontière entre plusieurs domaines, rend parfois son quotidien un peu inconfortable. Elle en a fait l'expérience avant même son arrivée à Bordeaux, lors de son stage de master : ses deux encadrants appréciaient visiblement son travail mais lui adressaient, chacun, exactement le même reproche : le juriste y voit trop d'informatique, et l’informaticien trop de droit. « D’ailleurs, aucun ne se sentait capable d'encadrer une thèse dont il ne maîtrisait qu'une partie. »

Aujourd'hui encore, cette sensation d'être « entre deux mondes » ne l'a pas totalement quittée. Au laboratoire d'informatique, elle est celle qui parle de droit ; au laboratoire de droit, elle reste l'informaticienne. « Je suis une sorte d’ovni. Des fois, j'ai l'impression de n'appartenir complètement à aucun des deux laboratoires », regrette-t-elle. À cette singularité scientifique s'ajoute une réalité très concrète : deux labos, deux encadrants, plusieurs établissements partenaires, différents services administratifs… L’interdisciplinarité demande aussi de naviguer entre des organisations qui restent encore largement pensées par discipline.

L'obstacle le plus inattendu pour Mélanie ne s’est pourtant avéré ni administratif ni scientifique, mais bien linguistique. « On utilise souvent les mêmes mots mais ils ne veulent pas dire la même chose selon la discipline », a-t-elle constaté. « Vie privée », « base de données », « surveillance » : pour un juriste comme pour un informaticien, ces termes semblent familiers mais chacun y projette des concepts différents. « On peut discuter pendant une heure avant de se rendre compte qu'on ne parlait pas du tout de la même chose ! » Ces malentendus deviennent alors des occasions de repenser les problèmes autrement. Et c'est peut-être là que réside, pour Mélanie, la véritable richesse de l'interdisciplinarité : obliger chacun à sortir de ses évidences.

Décloisonner la recherche pour accompagner la société

En écoutant Mélanie Romano, on réalise à quel point les grandes questions contemporaines - intelligence artificielle, santé, climat, surveillance, environnement - s’affranchissent des frontières académiques. Dès lors, comment la recherche pourrait-elle rester cantonnée dans ces limites devenues trop étroites ? « Le meilleur service que puisse vous rendre un autre chercheur, explique la doctorante, c’est de vous dire : "Ton idée est bonne mais… est-ce que tu as pensé à ça ?" » Entre le droit et l’informatique, et à mesure que les technologies deviennent chaque jour un peu plus complexes, il semble désormais nécessaire – inévitable - de construire un langage commun pour faire dialoguer les savoirs.

  • L'interdisciplinarité à l'université de Bordeaux

    Explorer de nouveaux champs de recherche, répondre aux questions complexes des sociétés contemporaines, apporter des solutions aux enjeux du futur et accompagner les transitions nécessitent le déploiement d’une démarche interdisciplinaire.

  • Anne Chaput

    Rédactrice

    anne.chaput%40u-bordeaux.fr