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À Talence, un bassin envasé transformé en laboratoire vivant

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Face aux tensions croissantes sur la ressource en eau, les solutions ne se jouent pas seulement dans les grandes infrastructures ou les politiques publiques. Elles s’inventent aussi parfois à petite échelle, dans des lieux inattendus. Sur le campus bordelais, un plan d’eau de 150 mètres de long est ainsi devenu un démonstrateur grandeur nature de la transition écologique.

Photo : L'enseignant-chercheur Jörg Schäfer « au chevet » du bassin du jardin botanique, à Talence © université de Bordeaux
L'enseignant-chercheur Jörg Schäfer « au chevet » du bassin du jardin botanique, à Talence © université de Bordeaux

Dans le parc Peixotto de la ville de Talence, à quelques encablures du campus des Sciences et technologies de l’université de Bordeaux, se trouve un joli bassin de 150 mètres de long qui appartient à l’université, tout comme le jardin botanique qui jouxte cette étendue d’eau. Ce patrimoine universitaire - un îlot de fraîcheur entouré d’une végétation exceptionnelle - fait la joie des promeneurs, sauf en été, quand des plaintes sont parvenues aux oreilles de Jörg Schäfer, enseignant-chercheur en géochimie et directeur du département Sciences de l’environnement de l’université de Bordeaux. « On nous a signalé que l’eau sentait l’œuf pourri. Je suis allé voir de plus près, j’ai constaté que les feuilles des arbres alentour s’étaient accumulées dans le bassin au fil des décennies ; quand j’y ai plongé un bâton, des bulles en sont remontées. C’était du méthane. Un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO₂. Il y avait aussi du sulfure d’hydrogène, d’où l’odeur dont se plaignaient les riverains. »

Ce que d’aucuns auraient considéré comme un problème de gestion locale est tout de suite perçu par le chercheur comme une formidable opportunité pédagogique : « Je me suis dit que ce serait un excellent outil de travail ! On a ici un phénomène d’anoxie lié à l’accumulation de matière organique, donc le point de départ scientifique d’un problème à résoudre. Ce projet permet d’embarquer des collègues et des étudiants. » Comprendre le fonctionnement écologique du bassin, l’instrumenter, tester des scénarios d’oxygénation, privilégier des solutions basées sur la nature (plutôt que l’intervention d’une tractopelle), puis suivre la circulation et la qualité de l’eau en temps réel : le bassin de Peixotto est devenu un véritable laboratoire vivant.

Les étudiants jetés dans le grand bain

« Nous avons caractérisé la situation, installé des systèmes de bullage en plus des fontaines pour brasser l’eau et améliorer son oxygénation, explique Jörg Schäfer, et les premiers résultats sont très encourageants. » Pour l’enseignant-chercheur, ce dysfonctionnement d’un bien de l’université s’est transformé en aubaine pour parler à ses étudiants de sobriété, réemploi, adaptation climatique, biodiversité : « tout est là, condensé dans un bassin de 150 mètres ! » Des élèves ingénieurs, des étudiants en communication et à l’IUT de Bordeaux, mais aussi des lycéens, sont associés aux expérimentations. Certains réalisent des prélèvements, d’autres participent à des analyses ou à des études de terrain.

© université de Bordeaux
© université de Bordeaux

« Ils apprennent à faire des devis, des mesures, des rapports », se réjouit Jörg Schäfer, qui voit dans ces projets une manière concrète de former les futurs professionnels. À terme, l’objectif est de transformer ces expérimentations en démonstrateurs reproductibles. « On aura un prototype qu’on pourra exporter ailleurs », envisage le chercheur, alors que certaines collectivités commencent déjà à s’y intéresser. Le bassin fonctionne comme un objet fédérateur faisant dialoguer hydrologues, écologues, chimistes, génie civil, sciences sociales…

Penser l’eau comme un système

Le projet s’inscrit dans un programme plus vaste piloté par l’Institut des transitions de l’université de Bordeaux : le Living Lab Eau, qui regroupe des initiatives menées sur différents campus et fait travailler de concert des enseignants-chercheurs, des étudiants, des services de l’université et divers partenaires - entreprises, associations, collectivités. Une même logique relie ces projets, la nécessité de sortir d’une vision segmentée de cette ressource essentielle. « Conformément au concept One Water, on arrête de penser en compartiments, constate Jörg Schäfer : eau potable d’un côté, eaux usées de l’autre ; agriculture d’une part, milieux naturels d’autre part. Il faut envisager l’eau comme un ensemble, un système, et aussi arrêter d’utiliser de l’eau potable pour tous les usages. Ça peut paraître évident quand on le dit, mais dans les infrastructures et les imaginaires, ce n’est pas encore si simple que ça. »

© université de Bordeaux
© université de Bordeaux

Sur le campus Bordes de Talence, dans le futur bâtiment B19 dont la construction vient d’être lancée et qui accueillera une partie du laboratoire Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux (EPOC), l’ambition est de faire du bâti lui-même un démonstrateur : double réseau pour séparer eau potable et eau non potable, réemploi des eaux pour certains usages, réflexion sur des dispositifs de récupération et de valorisation des urines, voire expérimentation autour de toilettes sèches. « Si le bâtiment qui héberge ceux qui travaillent sur l’eau n’est pas exemplaire, on n’est plus crédibles ! », sourit Jörg Schäfer qui est rattaché à ce laboratoire. 

 

 

Le Living Lab travaille également à cartographier les réseaux enterrés du campus, détecter les fuites et les sources de pollution, instrumenter des regards et mieux comprendre les flux. « Ce sont de vrais projets de recherche appliquée », se réjouit le géochimiste, véritable chantre de l’interdisciplinarité et devenu officiellement le « référent eau » de l’université. À travers ces expérimentations très concrètes, c’est une autre manière d’habiter les campus qui se dessine : considérer l’eau non comme une ressource invisible allant de soi, mais comme un milieu vivant à comprendre, ménager et partager.

Aux sources d’un parcours engagé

Si Jörg Schäfer est devenu le « référent eau » de l’université de Bordeaux, c’est en cohérence avec tout son parcours. Né en Allemagne, il raconte y avoir développé, comme tous ses compatriotes, une sensibilité environnementale « parfaitement naturelle » avant de se former à la fin des années 1980 en géoécologie, une matière alors pionnière, à l’interface entre les sciences de la Terre et les sciences du vivant. Cette interdisciplinarité deviendra centrale dans sa manière de concevoir la recherche. Puis il se spécialise en géochimie de surface, travaillant d’abord sur les pollutions métalliques en milieu urbain - notamment sur les métaux du groupe du platine issus des pots catalytiques - avant de se tourner vers les systèmes aquatiques en arrivant à Bordeaux. Depuis, ses recherches croisent qualité de l’eau, contaminants métalliques classiques et émergents, et approche systémique des milieux. 

Le Living Lab Eau de l'université de Bordeaux bénéficie d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-20-IDES-0001.