• Université

Dean Lewis : «Les étudiants ne demandent pas seulement une place à l'université, mais des perspectives d'avenir»

Mise à jour le :

Près de 20 000 étudiants concernés par les fermetures de campus, des enseignements perturbés, des personnels mobilisés pour assurer leur continuité... Alors que plusieurs sites de l'université de Bordeaux resteront fermés jusqu'au 8 novembre inclus, son président Dean Lewis revient sur les raisons de cette décision et les conditions de reprise.

Photo : Dean Lewis, président de l'université de Bordeaux © Gautier Dufau
Dean Lewis, président de l'université de Bordeaux © Gautier Dufau

Certains campus de l'université restent fermés jusqu'au 8 novembre inclus. Pourquoi avoir prolongé cette décision et ne pas avoir rouvert à la rentrée des vacances de la Toussaint, le 2 novembre ?

Dean Lewis : Les conditions n'étaient pas réunies pour reprendre nos activités sereinement. Nous avons donc décidé de prolonger la fermeture de cinq sites jusqu'au 8 novembre inclus. C'est une décision difficile, qui concerne près de 20 000 étudiants et de nombreux personnels. Nous en mesurons pleinement les conséquences sur les enseignements, la recherche et le fonctionnement de l'université. Mais nous sommes confrontés à des contraintes réglementaires liées à la sécurité des biens et des personnes. La configuration de certains bâtiments ne permet pas de garantir la sécurité des personnes en cas de blocage ou d'occupation prolongée. Pour être plus précis, il faut savoir que nous avons essuyé plusieurs tentatives de blocages par les portes d’accès de bâtiments d’enseignement accueillant des effectifs important d’étudiants et de personnels. Or, bloquer les accès revient aussi à empêcher l’accès aux issues de secours. De plus, à chaque tentative de réouverture, pour laquelle on fait revenir les étudiants et les personnels, parfois de loin, nous avons dû faire face à de nouvelles tentatives de blocage. 

D’autres mobilisations sont par ailleurs annoncées, notamment jeudi 5 novembre. Dans ce contexte, prolonger les fermetures permet de donner davantage de visibilité aux étudiants et aux personnels pour organiser leurs activités, plutôt que de multiplier les décisions au jour le jour. Notre objectif n'est pas de maintenir les campus fermés, mais de réunir les conditions d'une reprise durable. Nous voulons également mettre à profit cette période pour poursuivre le dialogue avec les étudiants. Je constate par ailleurs que de nombreuses universités françaises qui avaient décidé de rouvrir le 2 novembre font état de nouveaux blocages.

Vous lancerez, courant novembre, une consultation auprès des étudiants. Qu'en attendez-vous concrètement ? Quelles suites comptez-vous donner à leurs propositions ?

D.L. : Tout d’abord, je tiens à rappeler que les présidentes et les présidents d’université partagent de nombreuses inquiétudes et revendications. Ils l’ont réaffirmé dans un manifeste pour la jeunesse publié le 20 octobre 2026. À l’échelle de l’université de Bordeaux, nous voulons donner à tous les étudiants la possibilité de s'exprimer, qu'ils participent ou non aux mobilisations. Il ne s'agit pas seulement de recueillir des revendications, mais de mieux comprendre leurs inquiétudes, leurs attentes et leurs propositions pour améliorer leurs conditions d'études et leur vie à l'université.

Mais écouter ne signifie pas promettre que toutes les demandes seront satisfaites. Certaines relèvent de décisions nationales. D'autres peuvent se heurter à des limites budgétaires, réglementaires ou pédagogiques. Et les réponses à apporter ne font pas toujours consensus. C'est précisément pour cela que le dialogue est indispensable. Nous devons pouvoir confronter les points de vue, expliquer nos limites et chercher ensemble des solutions.

Ce dialogue doit s'appuyer en premier lieu sur les élus étudiants des conseils centraux et des conseils de composantes de formation, dont la légitimité et le rôle dans la représentation étudiante sont essentiels. Néanmoins, les échanges directs que nous avons eus, mardi 20 octobre, Catherine Gauthier, vice-présidente en charge de la gouvernance et des finances, et moi-même avec des étudiants ont montré l'intérêt de développer, en complément des instances représentatives, de nouveaux espaces de dialogue et de débat.

Avec Catherine Gauthier, Pascal Lecroart, vice-président en charge de la formation, Eliott Viviant-Sauger, le vice-président étudiant, Bernard Muller, vice-président en charge de la vie étudiante et de la vie de campus, et les directeurs de chacune des composantes concernées, nous travaillons à des propositions permettant d'élargir ces échanges à des étudiants qui ne sont pas nécessairement engagés dans les instances de l'université. L'enjeu est notamment de trouver des modalités de dialogue ouvertes et constructives. 

Cela prendra la forme d’une consultation, menée dès la semaine prochaine, avec les étudiants des campus mobilisés (Sciences humaines, Sciences et technologies, Droit-science politique-économie-gestion). Un format webinaire avec les directions de composantes, des membres de la gouvernance, des élus étudiants et des étudiants volontaires est également prévu sur les campus mobilisés. Tous auront la possibilité, dès cette semaine, de faire remonter leurs questions et préoccupations via un formulaire qui leur sera transmis par mail.

Le gouvernement a présenté, le 26 octobre, plusieurs mesures pour répondre aux mobilisations lycéennes et étudiantes, notamment sur Parcoursup, les bourses, ou encore les capacités d'accueil. Quel regard portez-vous sur ces annonces ?

D.L. : Ces annonces apportent des premières réponses, et c'est important. Mais elles sont loin de répondre à l'ensemble des difficultés que rencontrent les étudiants et les universités. La première urgence concerne les conditions de vie des jeunes. L'indexation des bourses sur l'inflation constitue une avancée, mais elle ne règle pas toutes les situations de précarité, notamment celles des étudiants qui ne sont pas boursiers. France Universités demande de reprendre la réforme des bourses, dont les travaux techniques étaient déjà prêts. Un financement d'au moins 340 millions d'euros aurait pu notamment permettre de corriger les effets de seuil qui pénalisent certains étudiants.

15 000 places supplémentaires dans l’enseignement supérieur sont annoncées pour la rentrée 2027, dont 4 000 en BUT et 1 000 dans la nouvelle licence portail santé. Si l'objectif d'accroître les capacités d'accueil peut être partagé, on peut néanmoins s'interroger sur les conditions de création et surtout de financement de ces nouvelles places, alors même que les capacités existantes demeurent insuffisamment financées et que de nombreuses universités sont contraintes de supprimer ou de geler des emplois d'enseignants et d'enseignants-chercheurs. Créer de nouvelles places ne peut se faire au détriment des conditions d'études et de réussite des étudiants déjà accueillis.

Les annonces concernant l'immobilier universitaire (200 millions d'euros en 2027 et un milliard sur trois ans) constituent un premier signal positif. Elles doivent toutefois marquer l'amorce d'un plan de rénovation, de réhabilitation et de transition énergétique de notre patrimoine immobilier bien plus ambitieux, à la hauteur des besoins accumulés depuis de nombreuses années.

Concernant Parcoursup, il me semble important de rappeler que les critiques adressées à la plateforme trouvent en grande partie leur origine dans des difficultés qui dépassent la procédure elle-même : en amont, les réformes successives du lycée et les insuffisances de l'orientation ; en aval, les capacités d'accueil dans l'enseignement supérieur et les moyens qui leur sont consacrés. Certaines évolutions envisagées pour 2027 me laissent néanmoins dubitatif, notamment celle concernant la motivation des refus. À l'université de Bordeaux, nous disposions cette année de 9 600 places en première année de licence et en BUT pour 220 000 vœux formulés. Je ne vois pas comment nous pourrions motiver individuellement plusieurs dizaines de milliers de décisions de refus sans alourdir considérablement la charge de travail qui pèse déjà sur les services administratifs et les équipes pédagogiques. L'amélioration de la transparence de Parcoursup est un objectif légitime, mais elle doit s'accompagner de mesures réalistes et de moyens adaptés à leur mise en œuvre.

Outre les blocages, que révèlent les mobilisations étudiantes de la situation à l'université de Bordeaux ? 

D.L. : Je crois que ces mobilisations nous obligent à regarder au-delà. Elles expriment des inquiétudes sur les conditions de vie, les études et l'avenir des jeunes. Et elles posent aussi une question de fond : sommes-nous en mesure de leur offrir les conditions de formation et de réussite auxquelles ils aspirent ?

À Bordeaux, nous accueillons de plus en plus d'étudiants. C'est une bonne nouvelle, mais cette progression ne s'accompagne pas des moyens nécessaires. Nous devons faire face à des besoins croissants en matière d'encadrement pédagogique, d'équipements, de locaux et d'accompagnement des étudiants, alors même que notre situation financière reste très contrainte. Rénover nos bâtiments est indispensable, notamment pour les adapter au changement climatique. Mais nous avons aussi besoin de moyens pour les faire fonctionner, recruter des enseignants et accompagner les étudiants au quotidien.

Les étudiants ne demandent pas seulement une place à l'université, mais des perspectives d'avenir. Ils veulent pouvoir étudier dans de bonnes conditions, obtenir un diplôme et trouver leur place dans la société. C'est aussi ce que nous disent ces mobilisations. Et c'est pourquoi, avec France Universités, nous demandons un investissement durable dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Les revendications étudiantes portent sur des sujets très différents : précarité, conditions d'études, accès aux formations, manque de moyens, droits différenciés... Que peut changer l'université de Bordeaux elle-même, sans attendre des décisions nationales ?

D.L. : L'amélioration des conditions de vie et de la santé des étudiants est une priorité de notre établissement et nous agissons déjà. Avec notre démarche Healthy Campus et l'Espace santé étudiants, nous avons développé de nombreux dispositifs : consultations médicales et psychologiques, prévention, ateliers sur le stress ou le sommeil, actions contre l'isolement, formation aux premiers secours en santé mentale pour ne citer que quelques exemples. Nous cherchons aussi à aller vers les étudiants qui ne demandent pas spontanément de l'aide.

Des dispositifs existent, mais les mobilisations nous amènent à nous interroger davantage : est-ce un problème d'information, d'accessibilité, de moyens, ou des freins que nous n'avons pas encore identifiés ? Le dialogue qui s'ouvre avec les étudiants doit nous aider à comprendre ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas encore et ce que nous pouvons changer à notre échelle.

Pour les personnels, cette situation bouleverse le quotidien : enseignements perturbés, activités de recherche contraintes, organisation du travail modifiée. Comment l'université les accompagne-t-elle et les prépare-t-elle à la reprise ?

D.L. : Je veux d'abord remercier les personnels qui, depuis plusieurs semaines, font un travail considérable pour maintenir les activités de formation et de recherche. Plusieurs milliers d'entre eux sont mobilisés pour assurer la continuité pédagogique, réorganiser les enseignements et préparer les examens, parfois dans des délais extrêmement contraints. Les étudiants sont régulièrement informés des modalités retenues selon leur formation : enseignements à distance, relocalisations, reports ou mise à disposition de ressources pédagogiques.

Je sais combien cette situation est difficile pour les équipes. Elle demande des adaptations permanentes et alourdit considérablement leur charge de travail. C’est la raison pour laquelle nous avons, entre autres, mis à disposition sur notre Intranet une foire aux questions accessible aux étudiants et aux personnels, permettant de répondre aux principales interrogations qui nous sont remontées.

Notre priorité est désormais de préparer la reprise dans les meilleures conditions possibles, en tenant compte des contraintes pédagogiques, scientifiques et organisationnelles auxquelles les personnels sont confrontés.

Une fois les campus rouverts, comment faire en sorte que cette période de tensions débouche sur des changements concrets pour la communauté universitaire ?

D.L. : Cette mobilisation révèle des difficultés qui ne sont pas nouvelles. Je ne voudrais pas que nous sortions de cette période en ayant simplement rouvert les bâtiments et repris les cours comme avant. Nous devons être capables à tous les niveaux - y compris au niveau de l’État - de tirer des enseignements de ce que les étudiants nous disent, y compris lorsque cela nous bouscule. La reprise des activités est une priorité immédiate. Mais notre responsabilité va au-delà : il nous faut retrouver les conditions d'un dialogue durable et faire en sorte que cette mobilisation ait aussi permis de faire avancer notre université.

  • Sophie Serhani

    Rédactrice

    sophie.serhani%40u-bordeaux.fr