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Mise à jour le : 05/10/2026
Suivre un cours, prendre la parole en TD, travailler en groupe, comprendre les attentes d’un enseignant, se repérer sur un campus : des situations ordinaires de la vie universitaire peuvent représenter de véritables difficultés pour les personnes présentant un trouble du neurodéveloppement. À l’université de Bordeaux, le programme Atypie-Friendly agit à la fois auprès des étudiants concernés et de toute la communauté universitaire, avec une ambition : sensibiliser à ces fonctionnements différents et rendre l’université plus accessible à toutes et tous.
Imaginez un étudiant qui arrive dans un nouveau cours. L’enseignant présente le programme, distribue quelques documents, puis commence. L’étudiant s’interroge : « dois-je le vouvoyer ou le tutoyer ? Ai-je le droit d’interrompre pour poser une question ? Puis-je sortir de la salle si j’en ressens le besoin ? » Pour la plupart des étudiants, ces questions ne se posent même pas, mais celui-ci en est assailli. Telle autre, quelques rangs plus loin, est soudainement gênée par un bruit extérieur persistant que personne d’autre ne semble remarquer ; elle n’arrive plus à se concentrer, le bruit devient obnubilant.
« Ces questions envahissantes, cette gêne sensorielle peuvent relever d’un trouble du neurodéveloppement (TND) », explique Florian Laronze, postdoctorant en sciences cognitives et coordinateur du programme Atypie-Friendly à l’université de Bordeaux. « Or il est possible de faciliter la vie de ces étudiants très simplement, en expliquant par exemple en début d’année les règles de fonctionnement d’un cours, même si elles vont paraître anodines ou inutiles à la plupart. Ou en banalisant le port de certains équipements, comme un casque anti-bruit, pour mettre à l’aise les personnes qui en ont besoin. »
Les troubles du neurodéveloppement regroupent notamment les troubles du spectre de l’autisme (TSA), le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les troubles « dys » (dyslexie, dyspraxie, dyscalculie…) qui présentent des manifestations très différentes d’une personne à l’autre. À l’université de Bordeaux, près de 400 étudiantes et étudiants ont déclaré ce type de handicap au service PHASE afin de bénéficier d’un accompagnement, mais les personnes concernées sont potentiellement dix fois plus nombreuses, et passent sous les radars faute de diagnostic, ou parce qu’elles n’osent pas, ou ne souhaitent pas, se manifester.
« La plupart des handicaps sont invisibles », rappelle Bernard N’Kaoua, enseignant-chercheur en sciences cognitives, responsable du programme Atypie-Friendly à l’université de Bordeaux. « Certaines personnes peuvent ainsi donner l’impression de fonctionner exactement comme les autres tout en mobilisant une énergie considérable pour y parvenir. » Les représentations de l’autisme, notamment, restent souvent associées à des images très stéréotypées : une personne incapable de communiquer ou, à l’inverse, un « génie » doté de capacités exceptionnelles. Entre ces deux caricatures, la réalité est beaucoup plus nuancée. « Certaines personnes autistes étudient, travaillent, ont une vie sociale et prennent la parole en public. Cela ne signifie pas pour autant que certaines situations ne leur demandent pas davantage d’efforts », explique Florian Laronze. « Le programme Atypie-Friendly est là pour les aider, et aider l’université à devenir la plus inclusive possible. »
Pour les étudiants qui en ont besoin, l’équipe d’Atypie-Friendly constitue un point d’entrée complémentaire aux services spécialisés de l’université. Sur rendez-vous, l’équipe peut faire le point avec la personne concernée, l’orienter, l’aider à organiser son travail universitaire ou à préparer une échéance particulière : révisions, examens, travail de groupe, entretien de stage… Elle aiguille aussi les étudiants concernés vers des ressources utiles ou des associations locales et nationales. L’accompagnement commence parfois avant même l’entrée à l’université. Guide de rentrée, mémo des démarches, module de méthodologie du travail universitaire, serious game pour découvrir les situations de la vie étudiante : plusieurs outils facilitent la préparation à ce nouvel environnement.
Des visites virtuelles du service PHASE et de l’Espace santé étudiants permettent également de découvrir les lieux et les personnes avant de s’y rendre physiquement. Des Cafés Atypie-Friendly, organisés au niveau national, proposent chaque semaine un espace d’échange en ligne, libre et sans jugement, tandis que des « ateliers d’habileté sociale » abordent les codes sociaux, les attentes implicites ou le travail en groupe. Déjà déployé dans plus d’une trentaine d’universités en France, le programme a pour enjeu essentiel de faire évoluer le regard et les pratiques autour des TND. « La déstigmatisation passe par la formation et la sensibilisation », explique Bernard N’Kaoua. Si la petite équipe bordelaise du programme Atypie-Friendly peut intervenir, à la demande d’un étudiant, auprès de son environnement universitaire, elle s’interroge aussi de façon plus générale sur un fonctionnement plus inclusif de l’institution.
Les recherches conduites par Florian Laronze pendant son doctorat ont notamment porté sur les pratiques pédagogiques susceptibles de faciliter la réussite des étudiants autistes. « Plutôt que de concevoir un enseignement « standard », puis de chercher ensuite des solutions pour celles et ceux qui ne peuvent pas s’y conformer, l’idée est de construire dès le départ des enseignements accessibles au plus grand nombre. Car finalement, ce qui bénéficie aux étudiants avec un TND - un cours clairement structuré, des consignes explicites, des supports accessibles ou des règles de fonctionnement facilement identifiables - peut être également utile à beaucoup d’autres. »
Cette logique ne concerne pas seulement les enseignants : l’équipe d’Atypie-Friendly propose, sur demande, des actions de sensibilisation et de formation aux personnels administratifs, aux ambassadeurs et ambassadrices handicap, mais aussi aux unités de recherche. L’objectif n’est pas de transformer chacun en spécialiste des TND, mais de donner quelques clés pour mieux comprendre certaines situations et ce qui peut se jouer derrière un comportement inhabituel. « Un étudiant qui ne regarde pas son interlocuteur dans les yeux n’est pas nécessairement désintéressé. Celui qui ne cesse de poser des questions en coupant la parole aux autres ne cherche pas forcément à perturber le cours. Celui qui peine à rendre un travail dans les délais n’est pas nécessairement désinvolte. Et celui qui semble parfaitement à l’aise peut avoir consacré une énergie considérable à le paraître », énumère Bernard N’Kaoua.
La recherche constitue le socle du projet. L’équipe bordelaise travaille notamment avec le Centre Ressources Autisme (CRA) Aquitaine et avec SOUND, centre d’excellence consacré aux troubles du neurodéveloppement, labellisé en 2025 et hébergé au centre hospitalier Charles Perrens. L’ambition est désormais inscrite dans la politique de l’université de Bordeaux avec la signature, en février 2025, de la charte Atypie-Friendly et l’intégration du programme dans le schéma directeur du handicap par le chargé de mission Éric Dugas, ainsi que dans la démarche Healthy Campus avec l'aide de Céline Lemoine, responsable administrative et financière du département de recherche Évaluation, comportements et organisations (ECOR) de l'université. « Finalement, résume Bernard N’Kaoua, l’enjeu consiste à repérer ce qui, dans la vie universitaire, paraît évident aux uns mais ne l’est pas nécessairement pour les autres. Une attention qui, au-delà des TND, peut aussi changer la manière dont chacun trouve sa place à l’université. »
Rédactrice
anne.chaput%40u-bordeaux.fr