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Interdisciplinarité : à Bordeaux, l’ambition de décloisonner la recherche

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Climat, santé, intelligence artificielle… Face à des problèmes complexes, les connaissances d’une seule discipline ne suffisent pas toujours. À Bordeaux, un Observatoire de l’interdisciplinarité doit permettre de mieux connaître les collaborations scientifiques existantes et d’en favoriser de nouvelles. En parallèle, les premières Assises nationales de l’interdisciplinarité, les 18 et 19 novembre à Marseille, portent l’espoir d’une évolution des pratiques et des règles d’évaluation de la recherche au niveau national.

Photo : Une œuvre de Franck Tallon mettant en valeur des mots prélevés dans les titres de thèses soutenues ces dix dernières années à l'université de Bordeaux © Gautier Dufau
Une œuvre de Franck Tallon mettant en valeur des mots prélevés dans les titres de thèses soutenues ces dix dernières années à l'université de Bordeaux © Gautier Dufau

Associer plusieurs disciplines ne suffit pas à faire de la recherche interdisciplinaire. Un juriste qui étudie la réglementation de l’eau et un biologiste qui analyse sa qualité peuvent travailler sur un même sujet sans réellement croiser leurs approches - on parle alors de pluridisciplinarité. L’interdisciplinarité commence lorsqu’ils confrontent leurs méthodes et leurs connaissances pour construire, ensemble, une question de recherche, par exemple sur la manière d’adapter la réglementation à l’évolution des cours d’eau. L’enjeu : faire émerger de nouvelles connaissances en dépassant les frontières entre les disciplines.

« L’interdisciplinarité, c’est une hybridation, explique Lise Monneraud, chargée d’appui à cette démarche au sein de l’université de Bordeaux. Chaque scientifique doit comprendre les méthodes, les contraintes et les besoins des autres disciplines pour construire avec elles un objet de recherche commun, avec une vision partagée. Les connaissances ne sont plus simplement juxtaposées : elles se transforment mutuellement. »

Des collaborations à faire émerger…

Cette démarche prend tout son sens face aux grands défis contemporains. « En santé, par exemple, l’intelligence artificielle peut aider à analyser de grandes quantités d’images médicales pour caractériser des tumeurs. Encore faut-il que les spécialistes des algorithmes travaillent étroitement avec les médecins, afin que les outils développés répondent aux besoins réels du diagnostic et de la prise en charge des patients », détaille Lise Monneraud.

Pour autant, « l’interdisciplinarité ne doit pas devenir une injonction, souligne-t-elle. Les disciplines restent indispensables : c’est la solidité des connaissances acquises dans chacune d’elles qui permet de les faire dialoguer. L’enjeu est plutôt de donner aux scientifiques qui souhaitent élargir leurs recherches les moyens de le faire, en trouvant des partenaires et en dépassant les frontières habituelles de leur champ d’expertise. »

… et un Observatoire pour les cartographier 

C’est l’une des ambitions de l’Observatoire de l’interdisciplinarité en cours de structuration à Bordeaux. Inscrit dans la dynamique de coopération renforcée du site bordelais (FORESITE), il ne se limitera pas à l’université de Bordeaux : il a vocation à observer les collaborations à l’échelle de l’ensemble du site et de ses partenaires.

« L’idée est de pouvoir caractériser le profil interdisciplinaire de l’établissement et de ses partenaires, de voir où il y a des besoins de renforcement et où il serait utile de stimuler des communautés », explique la coordinatrice de cet Observatoire, Vanessa Zhendre, à la tête de la cellule FORESITE. « L’Observatoire s’appuiera notamment sur l’analyse des publications scientifiques, les bilans des dispositifs de financement et la cartographie des projets soutenus. À terme, ces données doivent permettre de visualiser les liens entre disciplines et thématiques de recherche, de repérer des collaborations existantes mais parfois peu visibles et d’identifier de nouvelles possibilités de rapprochement. »

Il ne s’agit donc pas seulement de recenser les projets interdisciplinaires, mais aussi de mieux comprendre ce qu’ils produisent et comment les dispositifs de soutien peuvent être améliorés. Un lancement institutionnel de l’Observatoire est prévu le 21 janvier 2027, à l’occasion de la journée « La recherche interdisciplinaire en pratique(s) » ouverte à tous les scientifiques intéressés.

Des carrières encore trop disciplinaires ?

Mais l’interdisciplinarité peut aussi fragiliser les parcours professionnels –  « du moins, c’est ce que craignent certains », précise Lise Monneraud. Les recrutements universitaires, les qualifications et une partie des évaluations de la recherche restent aujourd’hui structurés par disciplines. Les publications et leur reconnaissance dans les communautés scientifiques pèsent toujours autant dans les carrières. Autant de contraintes qui peuvent pénaliser les profils à la croisée de plusieurs champs de recherche.

« On ne peut pas demander aux chercheurs de prendre tous les risques, souligne Lise Monneraud. Un scientifique dont les travaux se situent à la croisée de deux disciplines peut ainsi être jugé trop éloigné des attentes de chacune d’elles. » Parallèlement à cet état de fait, et d’une façon qu’on peut juger assez paradoxale, les financements encouragent de plus en plus les projets interdisciplinaires, sans que les critères de recrutement et d’évaluation évoluent nécessairement au même rythme. L’enjeu est donc de mieux reconnaître ces parcours, sans affaiblir les disciplines elles-mêmes ni imposer une démarche interdisciplinaire à tous les scientifiques.

Faire évoluer les pratiques à l’échelle nationale

Ces difficultés seront au cœur des premières Assises nationales de l’interdisciplinarité, organisées les 18 et 19 novembre 2026 à Marseille, avec la participation de l’université de Bordeaux parmi les établissements fondateurs. Universités et organismes de recherche doivent y partager leurs expériences et réfléchir aux changements nécessaires, notamment en matière de recrutement et d’évaluation des carrières scientifiques.

Au-delà de ces rencontres, l’ambition est de faire émerger un réseau national capable de porter ces enjeux auprès des institutions qui contribuent à définir les politiques scientifiques. Car si les grandes questions de société ne s’arrêtent pas aux frontières entre disciplines, les organisations de la recherche doivent encore apprendre à les dépasser.

« L’interdisciplinarité a aussi un rôle fédérateur »

Aurélie Bedel, vice-présidente de l’université de Bordeaux en charge de l’interdisciplinarité

« L’interdisciplinarité porte vraiment deux enjeux pour l’université. Un enjeu de recherche, d’abord : avoir une vision globale des questions scientifiques en mobilisant plusieurs expertises. Mais elle a aussi un rôle très important, à mon sens, qui est un rôle fédérateur : elle permet de faire travailler ensemble des gens qui étaient, jusqu’à présent, chacun dans sa faculté et son département de recherche, et qui peuvent aujourd’hui collaborer de façon fructueuse et innovante. Il y a toute une dimension de décloisonnement et de rapprochement des communautés pour faire université ensemble. »

  • Anne Chaput

    Rédactrice

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