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Geronte : repenser le parcours de soins des patients âgés

Mise à jour le :

Coordonné par l'université de Bordeaux, le projet de recherche et d’innovation européen Geronte expérimente un nouveau modèle de prise en charge des patients âgés atteints de plusieurs pathologies dont un cancer. Le but ? Améliorer la qualité de vie globale des malades tout en réduisant le coût des soins. Un parcours sur mesure centré sur les besoins de chaque patient. Explications avec le professeur d’oncologie médicale Pierre Soubeyran, également directeur de recherche à l’Institut Bergonié et coordinateur scientifique du consortium Geronte.

Photo : Geronte propose un nouveau modèle d'organisation des soins en oncogériatrie véritablement centré sur le patient ©AdobeStock
Geronte propose un nouveau modèle d'organisation des soins en oncogériatrie véritablement centré sur le patient ©AdobeStock

Quelle est la genèse de Geronte ? 

Pierre Soubeyran : Le vieillissement de la population en Europe s’accompagne d’une augmentation du nombre d’individus vivant avec plusieurs pathologies, dont un cancer. Chez les personnes âgées de 65 à 84 ans, la proportion de patients présentant une multimorbidité atteint 65 % et 81 % chez les personnes âgées de 85 ans ou plus. 
Une situation qui complique les parcours de soins, encore largement organisés autour de chaque spécialité médicale. Résultat : les décisions sont souvent prises en silo, les informations dispersées et les traitements parfois difficiles à coordonner.
Nous devons évoluer vers des parcours de soins basés sur une vision globale de ces malades. C'est pour répondre à ce défi que le projet Geronte, porté par l'université de Bordeaux et financé par l'Union européenne dans le cadre du programme Horizon 2020 , développe depuis 2021 un nouveau modèle d'organisation des soins en oncogériatrie véritablement centré sur le patient.
Son ambition est double : améliorer la qualité de vie et préserver l'autonomie des patients âgés tout en contribuant à une meilleure efficience des systèmes de santé.

Pierre Soubeyran ©Gautier Dufau
Pierre Soubeyran ©Gautier Dufau

Qu’entendez-vous par « parcours de soins centré sur le patient » ? Quels sont les avantages ? 

PS : Aujourd'hui, un patient atteint d'un cancer et de plusieurs maladies consulte différents spécialistes qui disposent chacun d'une partie des informations médicales. Geronte propose de coordonner ces expertises autour d'une vision holistique du patient.
Au cœur du dispositif, une infirmière en pratique avancée devient l'interlocutrice privilégiée du patient. Elle coordonne les échanges entre les différents professionnels de santé — oncologues, gériatres, médecins généralistes et autres spécialistes — réunis au sein d'un consortium de professionnels chargé de réévaluer régulièrement la situation du patient. L'objectif est de construire des décisions réellement partagées, prenant en compte non seulement les données médicales, mais aussi les objectifs de chaque patient. Sa priorité est -elle de guérir ? Retrouver de l’autonomie ? Soulager les symptômes ? Car le patient a toute sa place dans la décision. Cette coordination des soins via un interlocuteur unique aide les professionnels de santé à prendre des décisions, à gagner du temps tout en favorisant l’autonomie et l’indépendance des patients. En bref, ils sont mieux pris en charge et accompagnés au plus près de leurs besoins.  

Concrètement et techniquement, qu’est-ce que cela implique ? 

PS : Pour rendre ce nouveau parcours possible, Geronte s'appuie sur un outil numérique développé spécifiquement dans le cadre du projet avec l’aide d’une entreprise spécialisée, décliné en deux volets. Le premier, MyPatientSpace Dashboard est un tableau de bord partagé destiné aux professionnels de santé. Il rassemble en un seul espace les informations médicales, les traitements en cours, les autres pathologies, les capacités fonctionnelles du patient, mais également ses préférences personnelles et les objectifs qu'il souhaite privilégier. Il est rempli et géré par l’infirmière, qui peut prendre en charge entre 30 et 40 personnes. 
Le second, MyPatientSpace Patient App est une application à destination du patient grâce à laquelle il a accès à toutes ses données. Depuis son domicile, il peut signaler quotidiennement ses symptômes via un questionnaire en ligne, permettant aux équipes soignantes de suivre son état général et de prévoir le cas échéant, une intervention pour optimiser les soins. 
L’outil prévoit également une bibliothèque numérique personnalisée donnant accès à des conseils adaptés afin de mieux autogérer certains symptômes et de renforcer son autonomie.
Cette surveillance continue doit permettre d'anticiper les complications, d'intervenir plus précocement et de limiter les hospitalisations en urgence.

Avez-vous expérimenté cette nouvelle prise en charge ? 

PS : Pour évaluer l'efficacité de cette nouvelle organisation, Geronte repose sur deux grands essais cliniques européens : FRONE, conduit en France, et IMPLEMENT, conduite dans cinq pays, France, Belgique,  Pays-Bas, Irlande et Italie. L’étude FRONE concerne des patients (environ 400) de plus de 70 ans atteints d'un cancer du sein, du poumon, colorectal ou de la prostate, présentant également au moins une autre pathologie chronique importante. Les chercheurs évaluent notamment l'impact de ce parcours de soins sur la qualité de vie à 6 mois, l'autonomie, les hospitalisations et les coûts globaux des soins. Parallèlement, l’étude IMPLEMENT, pilotée par l'université Bocconi en Italie et conduite dans cinq pays, analyse la situation actuelle de prise en charge des patients complexes et analysera les résultats de FRONE. 
Actuellement, nous évaluons les freins à un passage en routine clinique. A mon avis, cela prendra environ cinq ans. Faire évoluer les pratiques, intégrer les outils numériques dans le quotidien des équipes, repositionner le rôle de l’infirmière comme contact privilégié pour le patient, tout cela nécessite un véritable changement de culture
Ce n’est pas simple, mais nous sommes convaincus que cette évolution est indispensable au bien être de tous. 

Quel a été le rôle de l’université de Bordeaux au sein du projet ? 

Geronte est dirigé par un consortium interdisciplinaire hautement qualifié composé d’experts européens (dix partenaires, sept pays) . L'université de Bordeaux assure la coordination scientifique du consortium international, en lien étroit avec l'Institut Bergonié, le CHU de Bordeaux et l'Inserm. Elle pilote également la méthodologie des essais cliniques. Cette responsabilité témoigne de la reconnaissance de l'expertise bordelaise en oncogériatrie. Geronte place aujourd'hui Bordeaux parmi les acteurs européens de référence dans ce domaine. Cette dynamique est le fruit d'un travail collectif associant chercheurs, cliniciens, patients, partenaires industriels et équipes de soutien à la recherche.  A cet égard, je tiens à souligner la grande qualité de l’accompagnement du Service montage et suivi de projets (SMSP) de la Direction de la recherche et de la Valorisation dont nous avons bénéficié tout au long du montage du projet.  

A quelques mois du terme prévu en mars 2027, quelles sont les perspectives ? 

Nous sommes fiers et satisfaits du chemin parcouru. Mais il nous reste encore du travail. Nous avons lancé un nouveau programme européen, coordonné cette fois par des partenaires italiens. Son objectif est d'évaluer ce modèle dans des conditions encore plus proches de la pratique quotidienne afin de préparer son intégration progressive dans les systèmes de santé.
Car, au-delà de l'oncologie, les équipes envisagent déjà d'adapter ce modèle à d'autres maladies. Une perspective qui pourrait faire de Geronte un véritable laboratoire des parcours de soins de demain pour l'ensemble des patients vivant avec plusieurs pathologies.

 

  • Stéphanie Béraud-Sudreau

    Rédactrice

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