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Deux projets européens pour former une nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses

Mise à jour le :

Entre enjeux climatiques majeurs et technologies de pointe, deux nouveaux projets européens de l’université portés par les chercheuses Camille Jeunet-Kelway et Emmanuelle Ducassou explorent des objets très différents pour mieux comprendre les systèmes complexes de l’océan et du cerveau. Leur point commun : croiser les disciplines et les approches pour dépasser les limites actuelles de la recherche.

Quel lien peut-il y avoir entre l’assèchement de la mer Méditerranée il y a plus de cinq millions d’années et les interfaces cerveau-ordinateur ? Ces thématiques de recherche sont au cœur de deux projets européens dont l’université de Bordeaux a été récemment lauréate dans le cadre des Actions Marie Sklodowska-Curie, programme qui vient de fêter ses 30 ans. Ces réseaux de formation doctorale - ou MSCA Doctoral Networks dans le jargon européen - permettent de recruter et former une quinzaine de doctorantes et doctorants au sein d’un réseau international. Ils sont portés par deux chercheuses du campus, ayant été toutes les deux docteures de l’université de Bordeaux - Emmanuelle Ducassou en 2006 et Camille Jeunet-Kelway en 2016. Aujourd’hui maîtresse de conférences à l’université en sédimentologie marine, Emmanuelle Ducassou porte le projet C-BRINES. L’enseignante-chercheuse du laboratoire Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux (EPOC1) explique que « l’idée est de tester et peut-être valider une nouvelle technique pour atteindre la neutralité carbone en acquérant de nouvelles connaissances sur une crise environnementale passée ».

Plonger dans le passé pour comprendre le climat de demain

Cette nouvelle technologie vise à équilibrer les émissions de CO₂ avec leur absorption afin de stabiliser leur concentration dans l’atmosphère, un objectif fixé en Europe à l’horizon 2050. L’océan est le plus grand puit de carbone sur la planète. Il absorbe une part importante du CO2, émis notamment par les activités humaines. Dans l’eau, il peut se transformer, sous certaines conditions, en formes stables, ce qui permet de le stocker sur de très longues périodes. L’enjeu du projet est donc de comprendre dans quelles conditions ce processus peut être amplifié et surtout avec quelles conséquences pour l’océan et le climat. « Si on change la chimie de l’océan, on peut imaginer piéger davantage de CO₂. Mais qu’est-ce que cela impliquerait sur la densité de l’eau ? Quelles conséquences sur les courants ou encore pour les organismes vivants ? Nous n’avons pas encore de vision globale de ces effets. » Sans données pour les évaluer, l’équipe de C-BRINES, qui compte une trentaine de partenaires académiques et privés, a choisi de se tourner vers le passé. En effet, les chercheurs disposent d’archives d’un épisode assez méconnu survenu il y a plus de cinq millions d’années : l’assèchement de la Méditerranée. À la suite d’un mouvement de tectonique des plaques ayant fermé le détroit de Gibraltar, une partie de la mer s’est progressivement évaporée pendant environ 640 000 ans. Ce phénomène a entraîné la formation massive de gypse, un minéral de sel dont on tire le plâtre, et piégé d’importantes quantités de sel dans les sédiments. Cela a eu pour conséquences de modifier la salinité des océans et d'entraîner une baisse d’environ 5 °C de leur température, précise Emmanuelle Ducassou. Les chercheurs espèrent modéliser les effets de ces perturbations sur l’océan, le cycle du carbone et les écosystèmes marins en étudiant ces données du passé.

Dans un tout autre domaine, le projet VARIABILITI porté par Camille Jeunet-Kelway s’intéresse quant à lui au fonctionnement du cerveau et à ses variations. La chercheuse CNRS est spécialiste en sciences cognitives, une discipline qui étudie les mécanismes de la pensée, perception, mémoire, apprentissage ou prise de décision, à la croisée de la psychologie, des neurosciences et de l’informatique. 

Du cerveau aux machines : dépasser les limites des interfaces

Dans ce cadre, la chercheuse de l’Institut des neurosciences cognitives et intégratives d'Aquitaine (INCIA2) étudie les interfaces cerveau-ordinateur (brain computer interfaces ou BCIs), des systèmes qui permettent d’apprendre à moduler son activité cérébrale afin de contrôler une technologie – prothèse, ordinateur, jeu… -, soit pour développer de nouvelles capacités, soit pour restaurer des fonctions motrices ou attentionnelles, par exemple après un AVC. Mais ces interfaces ne fonctionnent pas encore de manière fiable. « Aujourd’hui, 10 à 30 % des personnes n’arrivent pas à apprendre à moduler volontairement leur activité cérébrale », souligne-t-elle. Il existe en effet une forte variabilité, non seulement entre les individus mais aussi chez une même personne, selon son état cognitif ou émotionnel.

Camille Jeunet-Kelway équipée d'un casque munis de capteurs enregistrant l'activité électrique cérébrale, utilisé pour piloter une interface numérique © Arnaud Rodriguez - Bordeaux Neurocampus
Camille Jeunet-Kelway équipée d'un casque munis de capteurs enregistrant l'activité électrique cérébrale, utilisé pour piloter une interface numérique © Arnaud Rodriguez - Bordeaux Neurocampus

« Nous ne comprenons pas encore ce phénomène. L’objectif du projet VARIABILITI est justement de modéliser cette variabilité afin de concevoir des BCIs personnalisées et rendre ces technologies réellement utilisables. On veut promouvoir une approche centrée sur l’humain pour comprendre les besoins et attentes des utilisateurs et ainsi concevoir des interfaces cerveau-ordinateur qui auront un réel impact sociétal, notamment en permettant d’améliorer la qualité de vie de millions de patients », précise la chercheuse de Bordeaux Neurocampus.

Pourquoi avoir choisi ce réseau collaboratif de recherche et formation, doté d’environ 4,6 millions d’euros chacun, pour financer leurs recherches ? Toutes deux évoquent l’importance de la collaboration.
« Pour modéliser l’apprentissage des utilisateurs et développer des interfaces cerveau-ordinateur réellement efficaces et personnalisées, il est indispensable de disposer de données fiables et comparables. Or, même si le domaine est très interdisciplinaire, il fonctionne encore largement en silos : les protocoles sont rarement partagés et les données difficilement combinables. Avec VARIABILITI, nous défendons un changement de paradigme durable, en faveur d’une recherche plus responsable, collaborative, ouverte et participative, afin de produire des résultats réellement utilisables », explique Camille Jeunet. L’objectif était donc de structurer une véritable communauté de recherche autour des interfaces cerveau-ordinateur. Si cette dynamique a pris, elle nécessite des financements pour se consolider et se développer. Un travail de longue haleine, amorcé il y a près de six ans jusqu'à ce projet européen.

Pour Emmanuelle Ducassou, l’idée est plus récente et remonte à la mission océanographique internationale IODP 4013 qu’elle a co-dirigée pendant deux mois, entre décembre 2023 et février 2024, avec une collègue de Bristol. C’est le plus gros programme académique de forage océanique au monde, existant depuis 1968. Au cours de cette expédition, les équipes ont foré jusqu’à 1,7 km de profondeur, une performance remarquable, dans la zone de transfert et d'échanges entre l'océan Atlantique et la mer Méditerranée : le détroit de Gibraltar.

"Le plus stimulant a été de concevoir la partie formation des doctorants"

« Habituellement, pour des forages aussi profonds, on ne remonte que 30 à 40 % des sédiments forés. Là, nous avons dépassé les 80 % ! » Des résultats qui rendent ces archives particulièrement exceptionnelles, précise la sédimentologue. « L’idée était ensuite de transformer l’essai en les exploitant comme un analogue passé de modifications environnementales à l’échelle globale via ce projet européen. »

Côté montage de dossier, les deux chercheuses reconnaissent un exercice très différent des autres demandes de financement classiques, parfois proche d’un véritable défi administratif, encore davantage pour Camille Jeunet-Kelway. Toutes deux ont candidaté dans le cadre d’un Doctoral Network, durant lequel les doctorants effectuent généralement plusieurs mobilités chez les partenaires, représentant quelques mois à un an cumulés sur la durée du doctorat. Celui porté par Emmanuelle Ducassou relève du format standard, où chacun des 15 doctorants est inscrit dans une seule université. À l’inverse, VARIABILITI s’inscrit dans un Joint Doctorate, impliquant 14 doctorats co-construits entre plusieurs établissements et débouchant sur un double diplôme, ce qui ajoute une complexité au montage due notamment à des cultures d’établissement différentes à travers l’Europe.

Emmanuelle Ducassou, co-responsable scientifique de la mission océanographique IODP, prélève un échantillon  à partir d’une carotte de sédiment en janvier 2024. © Simon George & IODP
Emmanuelle Ducassou, co-responsable scientifique de la mission océanographique IODP, prélève un échantillon à partir d’une carotte de sédiment en janvier 2024. © Simon George & IODP

Pour les accompagner, elles ont bénéficié d’un dispositif, indispensable à ce niveau, de l’Agence nationale de la recherche (ANR) : un financement Montage de réseaux scientifiques européens ou internationaux (MRSEI) qui leur a permis de faire appel à des consultants. Elles ont également été soutenues par le Service de montage et suivi de projets (SMSP) de l’université de Bordeaux. « Heureusement qu’Audrey [Sidobre, ingénieure de projets européens au SMSP] était là pour nous remonter le moral dans les moments difficiles tout en nous accompagnant au quotidien : répondre à nos questions, assurer des relectures du projet et le suivi administratif jusqu'à la soumission », confient-elles. Nicolas Todd, chargé de développement des réseaux européens de recherche au sein de l’Offre de service Europe du campus, les a également accompagnées sur le décryptage du contexte politique européen de leur projet.

Au-delà des résultats scientifiques attendus, ces projets reposent sur une autre ambition : former une nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses. « Le plus stimulant a été de concevoir la partie formation des doctorants », confie Camille Jeunet-Kelway. En lien notamment avec la plateforme ViaInno, elle a travaillé à structurer un programme pour analyser le champ disciplinaire et comprendre l'écosystème. À terme, l’ambition est claire, « faire de cette approche collaborative et centrée sur l’humain une norme dont l’idée est d’entraîner la nouvelle génération à suivre cette méthodologie. » Les projets européens sont également intersectoriels dans le sens où ils associent différents partenaires, notamment pour VARIABILITI des cliniciens et associations de patients. « On a encore trop de technologies qui restent dans les laboratoires. L’idée est de les faire sortir, de les confronter aux usages. »

Parler un même langage

Emmanuelle Ducassou partage cette volonté de décloisonnement. « C’était la partie la plus enthousiasmante du projet : découvrir, convaincre et embarquer des acteurs engagés sur ces thématiques, des start-ups, des ONG… ». Le projet prévoit également d’interroger l’acceptabilité par le grand public des solutions proposées. « Nous avons aussi besoin que nos doctorants parlent le même langage en matière de climat », insiste la sédimentologue. Dans C-BRINES, modélisateurs, géologues ou encore biologistes, chimistes et économistes seront amenés à travailler ensemble, jusque sur le terrain. Certains doctorants seront amenés à sortir de leur cadre habituel pour aller collecter eux-mêmes les données : en mer, sur un bateau, pour C-BRINES, ou au contact de patients pour VARIABILITI, par exemple.

Derrière ces ambitions, un constat commun : ces réseaux sont autant des projets scientifiques que des aventures humaines. « C’est exigeant, parfois éprouvant, mais extrêmement formateur », résume Camille Jeunet-Kelway qui a déposé une première fois un dossier l’an dernier à la tête d’un consortium de 30 partenaires. « La science n’a pas changé, mais la manière de la présenter, oui : nous avons davantage mis en avant l’impact pour la société », explique-t-elle. Pour Emmanuelle Ducassou qui a pris plus d’un an et demi pour déposer le dossier avec son réseau, la réussite a d’ailleurs encore un goût d’irréel : elle a appris le financement de son projet le jour de son anniversaire. « J’ai encore du mal à croire qu’il soit financé », en précisant que dans son panel environnement, le taux de succès des Doctoral Networks standards est inférieur à 10 %, ce qui souligne le caractère très compétitif de ces appels. Deux projets qui, au-delà de leurs thématiques très différentes, se rejoignent : c’est en croisant les disciplines, les regards et les pratiques que la recherche pourra répondre aux défis contemporains.


1unité de recherche CNRS, Bordeaux INP et université de Bordeaux
2unité de recherche CNRS, EPHE et université de Bordeaux
3International Ocean Discovery Program (IODP

L'université de Bordeaux en première place des universités

Dans le cadre de la réponse à cet appel à projets MSCA Doctoral Networks 2025​​​​​​, l'université de Bordeaux se place première université française avec deux projets en coordination et trois en partenariat, et deuxième institution française derrière le CNRS. 

Les projets en coordination  : 

  • Projet VARIABILITI "Understanding learning variability to personalise training and boost knowledge-driven, efficient and acceptable nerotechnologies"
    Marie Curie Doctoral Network - Joint Doctorate
    Coordination : Camille Jeunet-Kelway (INCIA)
    Composition du consortium : 30 partenaires au total dont 12 bénéficiaires qui vont recruter les doctorants et 18 partenaires associés qui ont un rôle de formation, de diplomation et/ou d'accueil des doctorants en mobilité.
    Budget global du projet : 4 606 137€ (recrutement de 14 doctorants dont 1 doctorant à l'université de Bordeaux)
    Structures du campus impliquées : chercheurs de l’INCIA, ViaInno et du centre Inria de l’université de Bordeaux
  • Projet C-BRINES "Global climate impacts of extreme brine input to the ocean"
    Marie Curie Doctoral Network Standard
    Coordination : Emmanuelle Ducassou (EPOC)
    Composition du consortium : 30 partenaires au total dont 11 bénéficiaires qui vont recruter les doctorants et 19 partenaires associés qui ont un rôle de formation, de diplomation et/ou d'accueil des doctorants en mobilité.
    Budget global du projet : 4 624 615€ (recrutement de 15 doctorants dont 3 doctorants à l'université de Bordeaux)
    Structures du campus impliquées : chercheurs à EPOC, au laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BxSE) et étudiants du Master Médiation et communication des sciences et des techniques, co-accrédité université Bordeaux Montaigne et université de Bordeaux

Les projets en partenariat : 

  • The Cardiovascular Digital Twin Network (CDTnet)
    Coordinateur: King's College London (Angleterre)
    15 doctorants recrutés
    Membre de l'université partenaire avec un doctorant accueilli à l'université de Bordeaux : Dr Mélèze Hocini, maîtresse de conférence à l'université et cardiologue au CHU de Bordeaux, chercheuse au Centre cardio-thoracique de Bordeaux (CRCTB), directrice de l'IHU Liryc   
    CDTnet vise à être pionnier des soins cardiovasculaires personnalisés grâce à des jumeaux numériques interconnectés
  • Sustain Vitis - Improving the sustainability of the wine value chain in a concerted effort of academia and industry 
    Coordinateur : Fondazione Edmund Mach (Italie)
    15 doctorants recrutés
    Partenaires du site bordelais :
    - université de Bordeaux (2 doctorants accueillis) : Pierre-Louis Teissedre, professeur à l'Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV) de l'université de Bordeaux, rattaché au laboratoire d'Œnologie
    - INRAE (1 doctorant accueilli) : Nathalie Ollat, ingénieure INRAE au laboratoire Écophysiologie de la vigne (EGFV)  
    Sustain Vitis entend accélérer la transition vers une viticulture durable en formant 15 doctorants capables d’intégrer des innovations sur l’ensemble de la filière, du vignoble à la production, en lien avec les enjeux environnementaux, économiques et sociaux.
  • MECAT - Mechanocatalysis for sustainable synthesis
    Coordinateur : Université de Poitiers
    15 doctorants recrutés 
    Membre de l'université partenaire avec un doctorant accueilli à l'université de Bordeaux :  Guido Sonneman, professeur à l'université de Bordeaux à l'Institut des sciences moléculaires (ISM)
    MECAT cherche à rendre la fabrication et le recyclage des plastiques plus durables en développant de nouvelles méthodes sans solvants, plus économes en énergie et plus faciles à utiliser à grande échelle.

 

Contacts

  • Emmanuelle Ducassou

    Responsable du projet C-BRINES
    Maîtresse de conférences à l'université de Bordeaux
    Laboratoire Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux (EPOC)

    emmanuelle.ducassou%40u-bordeaux.fr

  • Camille Jeunet-Kelway

    Responsable du projet VARIABILITY
    Chargée de recherche CNRS
    Institut des neurosciences cognitives et intégratives d'Aquitaine (INCIA)

    camille.jeunet%40u-bordeaux.fr

  • Delphine Charles

    Chargée de communication scientifique

    delphine.charles%40u-bordeaux.fr