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Neuf objets saisis font définitivement halte au musée d’ethnographie

Mise à jour le :

D’une salle des ventes aux vitrines du musée : des objets du XIXᵉ siècle, interceptés par les douanes, trouvent une seconde vie au Musée d’ethnographie de l’université. Un parcours singulier, révélateur des enjeux contemporains liés à la circulation d’objets issus du vivant.

Photo : Les douanes ont fait don de 9 objets saisis au Musée d'ethnographie de l'université © Service interrégional des douanes
Les douanes ont fait don de 9 objets saisis au Musée d'ethnographie de l'université © Service interrégional des douanes

Deux paniers de chasseurs de têtes des peuples Dayak de Bornéo et Naga du Nord-est de l’Inde et Birmanie – utilisés, comme leur nom l’indique, pour transporter des… trophées dans le cadre de pratiques rituelles aujourd’hui disparues, une pipe à opium de Chine ou encore une coiffe de chef guerrier naga, ce sont quelques-uns des neuf objets du XIXᵉ siècle officiellement donnés au Musée d’ethnographie de l’université de Bordeaux (MEB) le lundi 20 avril dernier. Jusque-là, rien de très étonnant pour l’établissement créé en 1894 et habitué à accueillir et présenter ce type de pièces, témoins de sociétés et de pratiques culturelles du monde. Le donateur l’est davantage : il s’agit du service des douanes et ces biens proviennent d’une saisie en vente aux enchères.
Alors, si vous gardez encore en tête l’image un peu caricaturale et ancienne du douanier en uniforme cantonné aux contrôles aux frontières ou aux coffres des voitures, sachez que le douanier « 2.0 » parcourt le web et les catalogues de ventes aux enchères à la recherche notamment d’objets susceptibles de relever de la Convention dite de Washington*.

Ivoire, bois précieux, coraux, coquillages, griffes et plumes…

Derrière ce nom usuel se cache en réalité un accord international qui encadre strictement le commerce des espèces animales et végétales menacées, ainsi que des objets qui en sont issus tels que l’ivoire, certains bois précieux, mais aussi et c’est moins connu, les coraux et les coquillages, la viande de brousse ou encore des griffes et certaines plumes.

D’ailleurs, ce sont celles, noires et blanches, caractéristiques de la queue du calao rhinocéros (Buceros rhinoceros), un oiseau pouvant atteindre plus de 1,5 mètre d’envergure et vivant dans les forêts d’Asie du Sud-est, que l’on retrouve dans la coiffe.
« Cette convention qui encadre plus de 40 000 espèces menacées à travers le monde a été transposée en droit européen et la douane est chargée d’assurer son respect en France » a précisé lors de la remise officielle des objets le 20 avril dernier au Musée d’ethnographie de l’université, le directeur interrégional des douanes de Nouvelle-Aquitaine, Jean-François Rubler.
C’est d’ailleurs à la fois dans une optique scientifique, de par la teneur même des objets, et dans la volonté de renforcer le lien avec la société, deux grands défis pour l’établissement, que l’université a accepté ce don, explique Virginie Postal, vice-présidente de l’université de Bordeaux en charge du dialogue sciences & société et science ouverte.
 

Grande coiffe de chef des guerriers Naga (Manipur, Inde) © Service interrégional des douanes
Grande coiffe de chef des guerriers Naga (Manipur, Inde) © Service interrégional des douanes

« Il fallait que ce don fasse sens au regard du fonds des collections du MEB et qu’il soit cohérent avec les problématiques contemporaines, qui constituent les axes de réflexion du musée », complète Sophie Chave-Dartoen, directrice du MEB et professeure à l’université en anthropologie sociale et culturelle, précisant par ailleurs que le musée ne peut accueillir tous les dons de particuliers.

Sensibiliser à la valeur du vivant

« Ces objets sont à la fois des témoignages de pratiques d’ordre spirituel et des pièces importantes d’un point de vue ethnographique et anthropologique. Ils trouvent leur place dans un fonds déjà riche et hétérogène. Ils permettent aussi d’aborder la question de la circulation de matières d’origine biologique et animale, notamment issues d’espèces protégées. L’université se dote ainsi de moyens pour sensibiliser les étudiants, mais aussi les personnels et le grand public, à la valeur du vivant et aux enjeux liés à son exploitation, parfois davantage par ignorance que par intention », ajoute-t-elle. Les pièces rejoindront d’ailleurs l’exposition en cours évoquant ces mêmes problématiques, « Nommer le vivant, dire le monde ».
 

Subsiste alors une dernière question « d’où viennent ces objets ? » Elle est abordée par le douanier « 2.0 » de cette histoire, Frédéric Decout, contrôleur principal au bureau des douanes de Limoges, lui-même ancien étudiant de l’université de Bordeaux. Le détail a son importance : c’est lui qui, après être à l’origine de la saisie il y a plus d’un an, a pensé au MEB pour accueillir ces pièces.
Le Musée national des douanes, qui a rouvert il y a quelques mois ses portes à Bordeaux, peut certes accueillir une partie des saisies en France mais pas l’ensemble. Celles-ci auraient ainsi dû être détruites afin d’éviter toute remise en circulation (leur vente étant interdite), de couper court à leur valeur commerciale et surtout de ne pas encourager un braconnage encore actif.
Seul le don à une institution publique était légalement possible.

Frédéric Decout, contrôleur principal au bureau des douanes de Limoges à l'origine de cette saisie © université de Bordeaux
Frédéric Decout, contrôleur principal au bureau des douanes de Limoges à l'origine de cette saisie © université de Bordeaux

Un passeport intracommunautaire

Sans dévoiler tous les tenants et aboutissants inhérents à ce type d’affaire judiciaire, Frédéric Decout se montre en revanche intarissable sur l’histoire de ces objets, qui appartenaient à un cartographe de nationalité espagnole ayant travaillé pour différents gouvernements en Asie. Il avait rapporté, voire quelque peu « pillé » pour le douanier, ces souvenirs au fil de ses séjours au plus près de certaines ethnies durant près d’un demi-siècle jusqu’à avoir une collection de 25 000 objets conservés dans un château en région Centre. Avant de chercher à s’en séparer récemment. « Nous avons déclenché le contrôle lors de la présentation au public de 350 de ses biens, raconte le contrôleur principal de Limoges, et demandé les justificatifs de détention ».

 

En effet, certains objets peuvent être conservés ou vendus s’ils sont très anciens, généralement antérieurs à 1947, mais à condition de pouvoir en prouver l’origine et la date. Ils doivent, en outre, être accompagnés d’un certificat intracommunautaire attestant de la légalité de leur détention et autorisant leur circulation ou leur mise en vente au sein de l’Union européenne.
Sans ces certificats et après avoir requis un spécialiste du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris pour confirmer les espèces en jeu et les niveaux de protection, les douanes ont sanctionné, dans ce cas précis, seulement le commissaire-priseur responsable de la vente. Et huit lots de neuf pièces présentant des parties en ivoire d’éléphant, des crânes de macaques ou encore des dents d’ours malais, tous des animaux protégés, ont été saisis, indique Frédéric Decout. Ainsi s’achève le long périple de ces objets dans les murs historiques du MEB sur le campus de l’université à la Victoire et commence une nouvelle histoire, au service de la sensibilisation à la protection du vivant.

*Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction, dite CITES ou Convention de Washington entrée en vigueur en 1975 et signée par plus de 80 pays
 

Ce netsuke, petit objet sculpté japonais en ivoire, représente les trois singes de la sagesse © université de Bordeaux
Ce netsuke, petit objet sculpté japonais en ivoire, représente les trois singes de la sagesse © université de Bordeaux

Le descriptif des objets donnés au Musée d'ethnographie de l'université

De gauche à droite : 

  • Panier de chasseurs de têtes Naga, Inde-Birmanie, XIXe siècle, orné d’un crâne de saro de l’Himalaya, Capricornis Thar, espèce inscrite à l’Annexe I/A de la convention de Washington 
  • Grande coiffe de chef des Guerriers Naga, Manipur. Elle est ornée de plumes, rémiges caudales de Buceros, Buceros rhinoceros Linnaeus, espèce inscrite à l’Annexe II/B de la convention de Washington, c’est-à-dire protégée et soumise à réglementation 
  • Panier de chasseurs de têtes Dayak, Indonésie, XIXe siècle. Il est constitué de crânes de macaques crabier, Macaca fascicularis, et d’un crâne de Calao festonné, Rhyticeros undulatus, espèces inscrites à l’Annexe II/B de la convention de Washington, c’est-à-dire également protégées et soumises à réglementation
  • (devant le panier) Netsuke sculptés dans des morceaux d’ivoire, ivoire d’éléphant moderne, Proboscidiens modernes, inscrit à l’Annexe I/A de la convention de Washington 
  • Tikar, Cameroun, XIXe siècle, constitué d’un manche dont un morceau est fait en ivoire d’éléphant moderne, Proboscidiens modernes, inscrit à l’Annexe I/A de la convention de Washington 
  • Ankush Manipur, Inde, XIXe siècle, constitué d’un morceau d’ivoire (outil de contrôle pour les éléphants), ivoire d’éléphant moderne, Proboscidiens modernes, espèce inscrite à l’Annexe I/A de la convention de Washington donc strictement protégée 
  • (en hauteur en arrière) Pipe à opium, Chine, fin XIXe siècle, constituée d’une extrémité en morceau d’ivoire d’éléphant moderne, Proboscidiens modernes, inscrit à l’Annexe I/A de la convention de Washington 
  • Bening, porte bébé, Indonésie, peuple Kenyah, orné de dents d’ours malais, Helarctos malayanus, espèce inscrite à l’Annexe I/A de la convention de Washington 
Jean-François Rubler, directeur interrégional des douanes, Hervé Geffroy, adjoint au directeur interrégional de Nouvelle Aquitaine, Benjamin Thibord, chef divisionnaire de Limoges, Virginie Postal, vice-présidente en charge du dialogue Sciences & société et Science ouverte de l'université et Sophie Chave-Dartoen, directrice du MEB (de gauche à droite) lors de la cérémonie de remise du don au MEB © Service interrégional des douanes
Jean-François Rubler, directeur interrégional des douanes, Hervé Geffroy, adjoint au directeur interrégional de Nouvelle Aquitaine, Benjamin Thibord, chef divisionnaire de Limoges, Virginie Postal, vice-présidente en charge du dialogue Sciences & société et Science ouverte de l'université et Sophie Chave-Dartoen, directrice du MEB (de gauche à droite) lors de la cérémonie de remise du don au MEB © Service interrégional des douanes
  • Nommer le vivant : une exposition pour interroger la manière de dire le monde

    Le Musée d’ethnographie de l’université de Bordeaux propose un parcours original autour des pratiques de nomination, entre histoire des sciences et linguistique. Une invitation à réfléchir à ce que les mots disent - et transforment - du vivant jusqu'en mai 2027. Les objets saisis viendront notamment rejoindre le cabinet de curiosités.