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João Zilhão, un parcours à l’orée de l’humanité

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Figure majeure de l’archéologie préhistorique, João Zilhão a contribué à la compréhension des relations entre Néandertal et Homo sapiens. Retour sur le parcours d’un préhistorien de terrain, à l’occasion de son Doctorat Honoris Causa à l’université de Bordeaux mardi 24 février prochain.

Photo : João Zilhão, ici dans la grotte d'Ardales en Espagne, a contribué à plus de 45 années de recherche en préhistoire © Alexa Vachon
João Zilhão, ici dans la grotte d'Ardales en Espagne, a contribué à plus de 45 années de recherche en préhistoire © Alexa Vachon

C’est dans le cadre d’une bataille que João Zilhão et Francesco d’Errico ont, pour la première fois, ferraillé ensemble… enfin collaboré. Le premier se verra remettre les insignes de Docteur Honoris Causa de l’université de Bordeaux le mardi 24 février prochain à l’Agora du Haut-Carré (Talence) dont l’éloge sera prononcé par le second. Cette bataille, c’est celle de l’Aurignacien au milieu des années 90. Ne cherchez pas un conflit mondial : le terrain de guerre est celui de la controverse académique. La discorde est chronologique, les adversaires sont des préhistoriens. Et les armes, des publications scientifiques !

Rappel – succinct – des faits : lorsque les premières populations d’anatomie moderne arrivent en Europe, elles y croisent l’homme de Néandertal, présent depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Les deux humanités coexistent alors durant quelques millénaires et deux cultures leur sont associées : le Châtelperronien*, attribué à Néandertal, et l’Aurignacien*, lié à Homo Sapiens. Problème : dans les niveaux châtelperroniens apparaissent parures, pigments et outils en os, des innovations longtemps jugées propres aux humains modernes. Acculturation via Sapiens… ou innovation propre ? Toute la controverse est là.

Quand histoire et spéléologie mènent à l’archéologie

Si l’Aurignacien précède le Châtelperronien néandertalien, l’hypothèse d’une influence culturelle tient. S’il lui est antérieur, alors l’homme de Néandertal aurait développé seul des comportements symboliques. Longtemps, l’hypothèse de l’acculturation a dominé le champ scientifique, portée notamment par plusieurs figures majeures de la discipline.

João Zilhão, alors professeur à l’université de Lisbonne et directeur de l’Instituto Português de Arqueologia2 et Francesco d’Errico, chercheur CNRS au laboratoire de la Préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie (PACEA3), qui viennent de se rencontrer, prennent fait et cause pour Néandertal. Une position alors minoritaire, mais qui contribuera à profondément renouveler la perception des capacités culturelles de Néandertal. « Je crois que nous avions l’avantage, tous les deux, de nous être formés de manière largement autonome, sans être rattachés à une école de pensée particulière. Dans une discipline aussi spécialisée que la nôtre, cela nous donnait une véritable liberté intellectuelle pour nous affranchir des cadres dominants », explique João Zilhão.

Une collaboration scientifique, et amicale, naît alors entre les deux hommes, et perdure encore aujourd’hui. Au moment de leur première publication commune parue début 1998, leurs échanges se font à grands renforts de fax, se souvient avec amusement Francesco d’Errico - un temps que d’aucuns pourraient qualifier de “préhistorique”. Mais préhistorien, João Zilhão l’est précisément, spécialiste du Paléolithique4, la plus ancienne période de l’histoire humaine.

Une passion précoce pour le natif de Lisbonne, né d’une mère psychiatre et d’un père ingénieur. Il se souvient acheter ses premiers livres dès 12 ans, avec son argent de poche, sur les grandes civilisations - antique, égyptienne… -, plus « intéressé par l’histoire et les personnes vraies » que les romans. Et surtout un fascicule encyclopédique concernant les découvertes en Afrique sur les premières sociétés humaines. C’est également à cette époque qu’il apprend le français, alors la langue étrangère la plus enseignée au Portugal ; un apprentissage qu'il suit non pas dans les manuels scolaires, mais à travers le magazine de bande dessinée Pilote, qu’il dévore tous les quinze jours.

Plus tard, il se lance dans des études d’économie avant de se rendre compte que ce n’est pas pour lui et de reprendre un cursus universitaire en histoire avec pour objectif de devenir archéologue. « À l’époque, cette activité est encore celle d’amateurs : militaires à la retraite, médecins et professeurs dans les villages… » explique celui qui créera, en 1997 à la demande du gouvernement portugais, l’Instituto Português de Arqueologia, contribuant ainsi à la professionnalisation de cette activité au Portugal.

Son fait d’armes : la reconnaissance et préservation de la vallée de la Côa

L’autre passion qui va influencer sa carrière, c’est la spéléologie, née d’une simple affiche aperçue au lycée. La pratique tout d’abord sportive de week-end deviendra une part de son activité professionnelle. Après la révolution du 25 avril 1974 au Portugal, des commissions de protection du patrimoine d’initiative populaire se mettent en place dans le pays. C’est avec des spéléologues qu’il commence alors à suivre la piste de grottes préhistoriques et à mener ses premières fouilles, avec, dès l’été 1979, la découverte d’une dent de cheval fossilisée, indiquant l’existence de niveaux du Paléolithique supérieur sous des couches funéraires du Néolithique.

« On dormait parfois dans les grottes », se souvient-il, avant de préciser avoir tenté un jour d’en mesurer la part : près de 30 % de sa vie adulte se serait déroulée sous terre ou sur des terrains de fouille. 
« C’est indéniablement un homme de terrain, par rapport à moi qui suis davantage un homme de microscope », sourit Francesco d’Errico. Avec une seule limite pourtant : la plongée spéléologique. « Pour moi, c’était une activité dangereuse, faite pour les fous, et je m’étais juré de ne jamais m’y risquer ! »

C’était sans compter la découverte, au début des années 2000, d’une mandibule et d’un crâne présentant à la fois des traits modernes et néandertaliens dans la Peștera cu Oase (“grotte aux ossements”), en Roumanie. Un site contenant des milliers d’ossements d’ours des cavernes. La cavité n’étant accessible qu’au terme d’une plongée souterraine d’environ trois minutes, l’attrait scientifique l’emporte : il se forme durant plusieurs mois avant d’y plonger à plusieurs dizaines de reprises et d’étudier le site à l’été 2005, reconnaissant que l’accès à la grotte n’était finalement pas si dangereux.

João Zilhão avec un crâne d'ours dans la grotte aux ossements en Roumanie © DR
João Zilhão avec un crâne d'ours dans la grotte aux ossements en Roumanie © DR

Je suis honoré de cette distinction. Bordeaux étant, après-guerre, une place importante de l’étude de l’archéologie paléolithique, un lieu majeur d’innovation et de diffusion des idées et des pratiques, siège d’une recherche qui a profondément influencé la discipline bien au-delà de la France, alors en position de leader. Les collègues travaillant à Bordeaux lorsque j’étais jeune chercheur, comme François Bordes, ont joué un rôle important dans la formation de ma pensée et de mes pratiques, et j’ai depuis noué d’autres contacts avec des chercheurs de ma génération. Cette distinction est le fruit de relations de travail construites sur plusieurs décennies, et je suis particulièrement touché que mes collègues bordelais, à l’initiative de Francesco d’Errico, aient proposé ma nomination. J’en suis très ému et reconnaissant. 

João Zilhão qui va recevoir les insignes de Docteur Honoris Causa

En plus de quarante-cinq années de recherches, João Zilhão a contribué à plusieurs débats majeurs de la préhistoire, de la modernité comportementale de Néandertal au métissage avec Sapiens, mais son fait d’armes le plus emblématique reste la reconnaissance et la préservation de l’art rupestre de la vallée de la Côa, au Portugal. « Le fait d’avoir pu contribuer à ce que ce site existe encore aujourd’hui et soit classé au patrimoine mondial de l’UNESCO reste, de toutes mes contributions, la plus importante. Découvrir qu’un tel ensemble pouvait exister, que l’art préhistorique ne se limitait pas aux grottes, mais pouvait aussi se déployer en plein air, dans un contexte environnemental favorable à sa conservation, a constitué une révélation majeure. » C’est cet engagement et cette œuvre scientifique que l’université de Bordeaux s’apprête à distinguer le 24 février prochain.

1le Châtelperronien doit son nom au site de la grotte des Fées, à Châtelperron dans l'Allier et l'Aurignacien à celui de la grotte d'Aurignac (Haute-Garonne)
2organisme du ministère de la Culture chargé de superviser les activités archéologiques au Portugal
3unité de recherche CNRS, ministère de la Culture et université de Bordeaux
4Le Paléolithique est la première période de la Préhistoire et la plus longue. Il commence avec l’apparition des premiers outils en pierre, il y a environ 3,3 millions d’années en Afrique, et s’achève vers 10 000 avant J.-C.

Une distinction portée par la communauté bordelaise en archéologie

« João Zilhão possède une mémoire incroyable et une capacité à remettre en question des concepts établis, stimulant la réflexion de toute la communauté scientifique. Les techniques modernes ont souvent confirmé ses intuitions, parfois jugées audacieuses au départ. Son travail à nos côtés a participé également au rayonnement scientifique de Bordeaux. » 

Francesco d'Errico, directeur de recherche CNRS au laboratoire PACEA qui prononcera l'éloge de João Zilhão lors de la cérémonie


« Les riches collaborations menées par notre communauté avec João Zilhão depuis presque 30 ans ont eu un impact international marqué dans nos disciplines, illustré par de nombreuses publications co-signées avec les chercheurs du département et publiées dans les meilleurs supports (PNAS, Nature, Science...). Il a contribué à encadrer des étudiants de notre université et son expertise est régulièrement sollicitée pour évaluer les thèses de nos doctorants. Son rayonnement s’étend au-delà du milieu académique, avec une reprise médiatique régulière de nos collaborations à la fois en France, au Portugal, mais plus largement en Europe et aux États-Unis. » 

Solange Rigaud, chercheuse CNRS au laboratoire PACEA et directrice du département de recherche en Sciences archéologiques de l’université de Bordeaux
 

Honoris Causa

Le titre de Docteur Honoris Causa est l’une des plus prestigieuses distinctions décernées par les établissements d’enseignement supérieurs français. Il a été créé par le décret du 26 juin 1918. Il s’agit avec ce titre d’honorer « des personnalités de nationalité étrangères en raison de services éminents rendus aux Sciences, aux Lettres et aux Arts, à la France ou à l’établissement d’enseignement supérieur qui décerne le titre ».

  • João Zilhão, Docteur Honoris Causa de l'université de Bordeaux

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