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Face au changement climatique, faut-il réinventer nos forêts ?

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Sécheresses à répétition, vagues de chaleur, maladies émergentes : les forêts françaises sont mises à rude épreuve par le changement climatique. En ville comme à la campagne, chercheurs et gestionnaires tentent d’anticiper l’avenir des arbres, entre fausses bonnes idées et solutions encore incertaines. Au cœur de ces réflexions, la chercheuse Annabel Porté explore les pistes d’adaptation possibles pour les forêts de demain.

Photo : Annabel Porté devant le laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Biogeco - INRAE, université de Bordeaux), à Pessac © Gautier Dufau
Annabel Porté devant le laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Biogeco - INRAE, université de Bordeaux), à Pessac © Gautier Dufau

Doit-on commencer à planter des oliviers dans le Sud-Ouest ? Est-ce que les micro-forêts peuvent apporter de la fraîcheur en ville ? Si le pin maritime succombe au nématode, le petit ver qui l’attaque en ce moment, serait-il judicieux de le remplacer par l’eucalyptus ? Annabel Porté, chercheuse au laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Biogeco - INRAE, université de Bordeaux), possède des éléments de réponse à toutes ces questions, elle qui étudie les forêts, naturelles et urbaines, et se penche tout particulièrement sur leur adaptation au changement climatique. « Le mot ''naturelles'' n’est pas idéal, précise-t-elle en préambule, car sous nos latitudes, elles sont toutes plus ou moins gérées par l’homme, alors disons plutôt forêts ''urbaines'' et ''non urbaines''. » Mais Annabel n’est pas très portée sur ce type de débats qu’elle laisse à d’autres, tandis qu’elle se concentre sur des enjeux beaucoup plus concrets.

Exemple : « Il y a une dizaine d’années, on a travaillé à la demande de l’ONF (l’Office national des forêts) sur la dynamique du chêne pédonculé dans les forêts dunaires en Aquitaine. L’ONF voulait savoir s’il était judicieux de maintenir cette espèce au regard de sa résistance à la sécheresse et sa capacité de régénération - c’est-à-dire, sa capacité à produire des semis. Nous avons conclu qu’il avait atteint son seuil de vulnérabilité et allait disparaître localement, remplacé par un chêne méditerranéen, le chêne vert. » Plus récemment, ce sont des agriculteurs de Charente qui se sont émus du dépérissement des chênes pédonculés présents dans leurs haies bocagères. « Il faut dire qu’il s’agit d’une espèce majeure, emblématique, de la forêt européenne, ce qui explique que tout le monde s’affole un peu », précise Annabel.

En quête d'essences résilientes

Au cœur de son travail : trouver des candidats au remplacement des espèces devenues inadaptées, mesurer leur capacité de résistance à la sécheresse et à la chaleur, évaluer les niveaux auxquels ils vont continuer de transporter l’eau et transpirer… En Charente, elle a proposé aux agriculteurs de planter une trentaine d’espèces différentes pour voir comment celles-ci s’acclimatent : « il faut trouver des arbres qui supportent les chaleurs de plus en plus importantes en été mais vont aussi résister au froid qui perdure en hiver ; et des arbres qui vont s’habituer à un nouveau sol sans le soutien de leur écosystème d’origine. » Elle a notamment introduit des pistachiers, qui peuvent résister à des températures allant jusqu’à -15°C, mais elle n’est pas certaine qu’ils produiront un jour des fruits.

Migrer, s'adapter ou mourir

Confrontée à une modification majeure de son environnement, une espèce n’a que trois possibilités, rappelle Annabel Porté : migrer, s’adapter ou mourir. « S’adapter, c’est compliqué pour des arbres dont la durée de vie est très longue et le temps d’adaptation, par conséquent, très lent. Un chêne ne se reproduit pas avant 25 ans, et il lui faut plusieurs générations pour s’adapter au changement climatique. C’est trop lent par rapport à la vitesse de ce changement. » Parmi les solutions adoptées par les gestionnaires de forêts, la migration assistée consiste à déplacer volontairement des arbres, des semences ou des plants vers des zones où les conditions climatiques futures leur seront plus favorables.

La ville s’avère un terrain tout aussi intéressant pour y mener ses recherches, parce qu’il y fait plus chaud et plus sec qu’à la campagne en raison des constructions et de l’artificialisation des sols, mais aussi parce qu’on y trouve une très grande diversité d’espèces, plantées pour des raisons esthétiques et venues du monde entier - « à Bordeaux, par exemple, trois fois plus de diversité que dans les forêts françaises ». Annabel peut notamment y observer le chêne chevelu (Quercus cerris), très peu présent en forêt mais souvent planté dans des parcs et considéré comme un bon candidat pour remplacer le chêne pédonculé.

Comme un arbre dans la ville

En ville - à Bordeaux et ailleurs -, la chercheuse constate souvent des erreurs dans l’intendance des arbres et s’en ouvre librement aux gestionnaires et aux décideurs, quitte à faire parfois grincer des dents. La culture du jardin « à la française » a longtemps poussé les administrations à planter d’immenses linéaires monospécifiques pour obtenir un effet très homogène, taillé au cordeau. « Si, pour une raison climatique ou pathologique, cette espèce atteint son seuil de vulnérabilité ou se fait attaquer par un parasite, on perd tout d’un coup des kilomètres d’arbres. Au contraire, la diversité permet de diluer les risques. » Annabel a aussi parfois été confrontée à des paysagistes qui voulaient mettre « du rouge » à tel endroit, prêts à planter n’importe quoi, sans évaluer les chances de survie de tel érable susceptible de répondre à leur caprice esthétique.

Une autre mode laisse Annabel Porté un peu perplexe, celle des micro-forêts qui ont récemment séduit des dizaines, voire des centaines de municipalités en France. La chercheure préfère les qualifier d’« îlots boisés denses » : « on y plante deux ou trois arbres par m2, avec la promesse que ces « forêts » seront autonomes au bout de trois ans. Mais, comme dans les vraies forêts, cette extrême densité provoque un processus d’autoéclaircie et seule une partie de ces plants va survivre. » À présent que certaines de ces « micro-forêts » ont quelques années d’existence et s’avèrent, pour certaines, assez mal en point, Annabel souhaite discerner ce qui résulte de cette compétition naturelle, d’un problème de climat, ou encore de l’environnement local… 

Fraîcheur de (sur)vivre

La chercheuse veut aussi évaluer les fonctions que ce type de plantation peut apporter aux oiseaux, aux petits mammifères, aux insectes, et enfin à l’humain, notamment en termes de rafraîchissement. Sur ce dernier point, Annabel s’avoue extrêmement sceptique : « on sait que le premier bénéfice de l’arbre en ville, c’est celui provoqué par son ombre, or les micro-forêts ne sont pas conçues pour qu’on puisse y pénétrer. Nous allons donc mesurer, dès l’été prochain, la distance à laquelle le rafraîchissement peut être ressenti. Mon hypothèse de départ, basée sur différentes études, est plutôt pessimiste. »

Régulièrement consultée par Bordeaux Métropole dans le cadre de l’opération 1 million d’arbres, Annabel Porté donne volontiers son avis, concédant que le plus facile, « c'est de dire ce qu’il faut arrêter de planter : du frêne sur les trottoirs, des cerisiers dans nos jardins - en tout cas, ils font de moins en moins de fruits -, des érables d’Amérique du Nord, pas du tout adaptés à notre climat… » Il est plus délicat d’avoir des convictions sur les espèces qui tiendront le coup face au changement climatique : « on n’est pas sûrs de ne pas revenir prochainement à des froids plus sévères en hiver tout en subissant des sécheresses et des chaleurs toujours plus importantes en été. » Des incertitudes de chercheuse qu’elle a parfois du mal à faire comprendre à ses interlocuteurs de la société civile, obnubilés par une seule question : « que doit-on planter ? ».

Plantation d'arbres sur le campus Carreire à Bordeaux en décembre 2024, sous l'impulsion de l'Institut des transitions de l'université conseillé par Annabel Porté pour le choix des essences © Gautier Dufau
Plantation d'arbres sur le campus Carreire à Bordeaux en décembre 2024, sous l'impulsion de l'Institut des transitions de l'université conseillé par Annabel Porté pour le choix des essences © Gautier Dufau

Dans son laboratoire, Annabel Porté analyse des carottages prélevés sur toutes sortes d’arbres, dans la France entière et parfois à l’étranger. Quelques mètres plus loin, dans le même couloir, certains de ses collègues sont accaparés par le nématode du pin, ce ver microscopique qui met en péril le massif forestier des Landes, constitué à 85 % de pin maritime. Tandis que les chercheurs espèrent trouver un remède à cette invasion, les gestionnaires forestiers envisagent déjà la possibilité de remplacer les pins par des eucalyptus, une espèce à croissance rapide qui pourrait leur assurer un rendement intéressant. « L’expérience a été tentée au Portugal et c’est un échec, souligne Annabel. C’est une espèce qui a besoin d’énormément d’eau et qui est hautement inflammable. En matière d’arbre, on ne prend jamais les bonnes décisions quand on réfléchit à court terme. »

 

L’idée des micro-forêts a germé au Japon puis été mise en œuvre en Amérique ou en Asie, toujours dans des écosystèmes très humides, naturellement denses et diversifiés. Mais en France, nous n’avons pas de forêt où cohabitent vingt espèces d’arbres différentes. En rassemblant des espèces qui n’ont jamais évolué ensemble, on crée entre elles des compétitions artificielles.

Annabel Porté