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Retour sur le Mois de l'inclusivité

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En mars dernier était organisé le premier Mois de l’inclusivité à l’université de Bordeaux : une programmation construite par de nombreux services et membres de l’établissement autour de la lutte contre les discriminations. L’auteur Christophe Dabitch a rédigé une «traversée subjective» de l’événement qui sera prochainement adressée à la communauté. Extraits choisis.

Photo : Le Mois de l'inclusivité a été introduit par la chargée de mission Parité, égalité, diversité, Yamina Meziani © université de Bordeaux
Le Mois de l'inclusivité a été introduit par la chargée de mission Parité, égalité, diversité, Yamina Meziani © université de Bordeaux

Chacun et chacune s’intègre selon ses moyens et est inclus(e) selon ses besoins

7 mars 2024, Soirée de lancement, Agora du Haut-Carré à Talence 

En ouvrant le Mois de l’inclusivité, le président de l’université Dean Lewis, a précisé que « l’ambition d’une politique en faveur d’une inclusivité systématique et d’une transition sociétale » existe institutionnellement depuis dix ans à Bordeaux. D’abord avec le Schéma directeur pour l’égalité femme-homme en 2014, puis l’année suivante pour les handicaps visibles et invisibles avec la nomination du chargé de mission Éric Dugas, des violences sexistes et sexuelles avec la création de la cellule de veille par la première chargée de mission Marion Paoletti.

Obligations légales, conventions et labels : le changement continue et devra de plus en plus prendre en compte et inclure la parole et le point de vue de toutes les personnes concernées. Yamina Meziani, Chargée de mission « Parité, égalité, diversité » et initiatrice de ce Mois de l’inclusivité [a rappelé à cette occasion que] « le monde universitaire n’est pas épargné par le racisme et d’autres formes de discriminations. Je souhaite que l’on se méfie d’un entre-soi stérile, que l’on mette en valeur la légitimité de la parole de chacun. Le climat de l’égalité ne dépend que de nous. »

Inclusivité et interculturalité : comprendre l’autre dans sa spécificité

Deux tables rondes ont ouvert le Mois de l’inclusivité. L’une évoquait l’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité en discutant des rôles de la Cellule de veille et d’écoute, de l’Espace Santé Étudiants et des 34 personnels Ambassadeurs handicap de l’université. L’autre présentait la place et la richesse des étudiants internationaux, avec notamment Aboubacar Bah, président de l’association guinéenne des étudiants et élèves, et Charlotte Mumba, présidente de l’association des étudiants congolais.

Aboubacar Bah et Charlotte Mumba © université de Bordeaux
Aboubacar Bah et Charlotte Mumba © université de Bordeaux

Aboubacar Bah : « On doit se rencontrer ! Si on ne fait pas attention, des étudiants viennent étrangers, et ils repartent étrangers. [Ce] n’est pas parce qu’on parle la même langue que l’on se comprend. Je viens de l’autre bout du monde et je suis façonné par une culture et des codes sociaux. Je suis aussi modelé par tout ce que j’ai entendu de l’Europe avant de venir, pas forcément que du bon, notamment sur l’histoire de la colonisation. Je viens avec ces a priori dans mon subconscient, (…) cela constitue une sorte de barrière culturelle. (…) Il y a un préjugé sur nous, on croit que l’on vient de plus bas, que l’on est démuni de culture. C’est en menant des opérations de communication que l’on pourrait briser ces barrières culturelles, dépasser les jugements et les idées premières, apprendre à se connaître. »

Charlotte Mumba : « Les associations d’étudiants internationaux peuvent servir de relais, ne serait-ce que pour la communication (…) Par exemple, on nous dit que l’Espace Santé Étudiants a un psychologue. Dans les pays d’où l’on vient, on n’a pas vraiment recours aux psychologues. Moi, en tant que présidente d’association, si j’ai été en contact avec cet espace santé et si j’ai compris certaines problématiques qui m’ont été expliquées directement, je pourrai dire aux étudiants de l’association qu’il existe ceci ou cela dans l’espace santé, que l’idée n’est pas forcément d’entrer dans leurs cerveaux mais de se confier et de parler parce que l’isolement de l’étudiant international est un problème essentiel. »

Égalité femme-homme : briser le silence

8 mars 2024, Campus Montesquieu, à Pessac : table ronde sur les enjeux des violences intra-couples

Selon Laurent Bloch, professeur de droit privé, Bordeaux a été en avance pour la prise en charge des victimes de violence grâce à la création en 1999, par la professeure et médecin légiste Sophie Gromb-Monnayeur, du CAUVA (Centre d’accueil d’urgence des victimes de violence). Il s’agissait du premier service créé en France, il est devenu en 2011 une unité médico-judiciaire et qui a servi de modèle.

Sophie Gromb-Monnayeur est également responsable d’un DU, créé en 2011, que Laurent Bloch a présenté durant la table ronde. Ce diplôme s’adresse à toute personne pouvant être en présence d’une victime de violences (professionnels de santé, juristes, avocats, policiers, gendarmes, secteur associatif…) afin de l’aider à détecter une situation de danger et à développer ses compétences pour agir, entrer en relation, trouver une justesse dans les mots et les actes. Avec 4 modules, 90 heures sur trois semaines durant une année scolaire, des intervenants professionnels des différents secteurs, le DU propose une vision globale, théorique, juridique, psychologique et médicale.

(…)

« Une étude genrée inhabituelle en France »

Sous la direction du sociologue Éric Macé, du Centre Émile-Durkheim, la recherche Genvipart a été menée par des chercheurs de l’université de Bordeaux (sociologie, démographie, droit pénal) et publiée en janvier 2024. Elle propose une nouvelle approche des violences contre partenaires intimes. Cette étude bouleverse certaines pensées communes. Si les auteurs considèrent bien sûr que les violences masculines ont toujours existé dans un système patriarcal qui les légitimait ou les minorait, elles ont selon eux changé de sens car elles sont entretemps devenues déviantes dans une société se voulant égalitariste : « Le « crime de propriété » à propos du féminicide reste lié au modèle patriarcal, mais il ne s’agit plus d’un homme qui exerce son droit de propriété. Il s’agit d’un homme qui ne peut plus se définir comme propriétaire, soit exactement l’inverse. »

Il existerait ainsi une tension entre la façon dont l’homme se représente sa masculinité, en lien avec une éducation qui persiste à en valoriser certains aspects, et une évolution des normes sociales et de genre. Cette contradiction et une incapacité à gérer cette nouvelle donne peut aboutir à la violence : « C’est en raison de masculinités débordées, contrariées, blessées, impuissantes que des hommes, ainsi mis en situation de vulnérabilité, mobilisent la toute-puissance de leur violence psychologique et/ou physique pour tenter de rétablir un semblant de contrôle sur eux-mêmes et sur autrui », une « puissance de l’impuissance ».

Handicaps visibles et invisibles : dépasser les barrières

18 mars 2024, Campus Arts et métiers, à Pessac - Campus Victoire, à Bordeaux : tables rondes sur la déstigmatisation des formes de handicap et sur un projet de recherche pour favoriser l’inclusion des sourds et malentendants à l’école.

« C’est un combat pour se faire accepter tel qu’on est » ; « Ceux qui ont reçu un diagnostic ont quelque chose à dire sur la maladie, ce sont des experts d’usage » ; « Les profs ne doivent plus nous demander si on prend un médicament » ; « Ce qui sert à une minorité sert à tous ». « Entre 2015 et 2024, le nombre d’étudiants en situation de handicap à l’université de Bordeaux a doublé ». Ces phrases entendues lors de la table ronde sur la déstigmatisation des formes de handicap ont rythmé les conversations avec une question centrale : comment faire mieux ?

La règlementation qui se doit d’être respectée et qui poursuivra son évolution ; les labels de qualité qui obligent l’institution ; la lutte contre les stéréotypes ; la connaissance, la rencontre, la formation d’étudiants et de personnels qui deviennent ainsi des « ambassadeurs » dans le monde universitaire et désamorcent des situations de discrimination ; la co-construction, la pair-aidance et l’inclusion d’associations d’étudiants comme Bord’autisme qui connaissent de l’intérieur les besoins des jeunes ; les protestations, les stigmatisations positives (le terme d’action positive serait plus juste) et les dispositifs permettant des formes d’empathie : autant de leviers d’actions possibles pour cet immense chantier. Avec un terme qui est souvent revenu durant ces tables rondes : « bienveillance ».

Fiona Smythe est formatrice et enseignante d’anglais à l’INSPE Aquitaine, spécialisée dans l'inclusion de la diversité © université de Bordeaux
Fiona Smythe est formatrice et enseignante d’anglais à l’INSPE Aquitaine, spécialisée dans l'inclusion de la diversité © université de Bordeaux

Lutte contre le racisme et l’antisémitisme

21 mars 2024, Campus de l’Institut Evering, Mérignac - Campus Victoire à Bordeaux : spectacle hip-hop par la compagnie Kiff-Kidz Crew et table ronde sur les trajectoires et les discriminations

Pourquoi mesure-t-on à intervalles réguliers aux États-Unis les crânes de Samuel Georges Morton (des crânes venus du monde entier qu’il avait initialement mesurés en 1839) afin d’expliquer les inégalités sociales alors que les sociologues, chercheurs et militants ont depuis longtemps montré l’ineptie de ce concept de race au sens génétique ? Pourquoi les chercheurs français n’utilisent-ils presque pas le concept de race en sciences sociales, sinon entre guillemets ? En raison du mot exprimant l’idéologie raciste conceptualisée en France dès la fin du 18ième siècle ? Il faut, pour répondre à toutes ces questions, plonger dans l’histoire du mot et de ses usages et, comme la maîtresse de conférences et chercheuse au Centre Émile-Durkheim Christine Larrazet, comparer les constructions et déconstructions à l’œuvre aux États-Unis et en France depuis deux siècles.

La compagnie de danse hip-hop Kiff-Kidz Crew © université de Bordeaux
La compagnie de danse hip-hop Kiff-Kidz Crew © université de Bordeaux

Pour comprendre l’histoire de la mesure et de la lutte contre les discriminations à l’encontre des personnes racisées, il faut également, comme le chercheur et doctorant en sciences politiques Djamel Sellah, remonter dans l’histoire, à la loi Pleven de 1972. Après ce texte luttant contre l’idéologie raciste, presque trente ans passeront avant que le loi du 16 novembre 2001 fasse de la discrimination directe ou indirecte un délit. Alors que, pour expliquer entre autres les inégalités sociales, il ne peut être fait appel en France à des statistiques prenant en compte les origines. Ce qui force les chercheurs, comme le dira en conclusion de cette passionnante table ronde Djamel Sellah, à « bricoler », pour toucher une vérité sociale : dire ce qui n’est pas dit mais vécu.

Identité sexuelle et de genre dans le monde professionnel

25 mars 2024, Campus Carreire, à Talence : projection du documentaire Safeplace, d’Olivia Fégar

Mêlant esprit documentaire et approche sociologique, le film Safeplace part à la rencontre de jeunes queer qui abordent la question de leur place dans l’univers professionnel, entre stratégies de contournement et identité de genre assumée lorsque le contexte le permet.

Valentin Riboule, sociologue, directeur d’études associé et coproducteur du documentaire : « N-clique est une agence d’études en sociologie appliquée (...) En 2021, nous avons commencé à travailler sur la thématique de la diversité et de l’inclusion, notamment en entreprise. Comme nous avions dans l’équipe une documentariste, Olivia Fegar, nous avons voulu associer le documentaire et la sociologie, une approche artistique et une autre plus scientifique. Le projet est né comme cela. Le film n’est pas destiné aux festivals, il pas été créé en respectant ces codes. On est entre le documentaire de sensibilisation et le court-métrage. Il est la plupart du temps utilisé dans le cadre de la sensibilisation en entreprise, dans des projections débats avec des associations LGBT ou dans des universités, comme à Bordeaux durant le Mois de l’inclusivité. [Safeplace] est un terme qui est souvent revenu dans le discours de plusieurs protagonistes du documentaire. Cela évoque un endroit où on se sent en sécurité, où on se sent bien et, en lien avec le thème du film, où on peut vivre pleinement son identité sexuelle et son identité de genre. La safeplace est un endroit sûr où je peux être qui je suis. Cela peut être un bar, un groupe d’amis, la famille, une entreprise, un ami… Chacun le définit [à sa façon]. »

 

Cellule d'écoute, de veille et de signalement (CEVS)

L'université de Bordeaux a mis en place une cellule à la disposition des victimes et témoins d’atteintes volontaires à l'intégrité physique, actes de violence, discrimination, harcèlement moral ou sexuel, agissements sexistes, menaces ou intimidation. Les signalements peuvent être effectués via un formulaire ou par mail :

  • Contact pour les étudiants : celluledeveille.etudiant%40u-bordeaux.fr
     
  • Contact pour les personnels : celluledeveille.personnel%40u-bordeaux.fr

En savoir plus

  • Une cellule à l'écoute du mal-être étudiant

    Milia Molinié assure la coordination de la cellule d'écoute, de veille et de signalement de l'université de Bordeaux qui recueille les témoignages étudiants de violences, harcèlement ou discriminations.