L’intelligence artificielle ne date pas d’hier

Mais d’où vient l’intelligence artificielle ? Alors que le 1er forum néo-aquitain dédié à l'intelligence artificielle NAIA s'est déroulé le mardi 19 mars 2019, retour sur l’origine et l’évolution de ce concept. A lire en avant-première et à retrouver prochainement dans dossier consacré aux « Intelligence(s) » dans le nouveau numéro du Magazine U.

Machine de Turing © Steve Simmons UK / Fotolia Machine de Turing © Steve Simmons UK / Fotolia

Bienvenue dans une société devenue algorithmique au sein de laquelle les applications d’intelligence artificielle (IA) envahissent à grande vitesse le quotidien de chacun. Un monde qui menace de remplacer l’humain par la machine, dans lequel les logiciels vont petit à petit prendre en charge les besoins des hommes après les avoir parfaitement identifiés…

Reconnaissance faciale, assistant intelligent, voiture autonome et autres technologies « augmentées » nous promettent monts et merveilles. Mais comment en est-on arrivés là ? Si cela fait des siècles que l’homme créé des machines pour alléger ses tâches et accroître sa production, c’est surtout dans les années 30 que les choses s’accélèrent, grâce notamment à Alan Turing, mathématicien britannique de génie (1912-1954), inventeur du concept d’ordinateur et communément dénommé père de l’informatique. Le progrès ne s’arrêtera plus.

Alan Turing, héros de l’intelligence artificielle

Pour Benoit Leblanc, informaticien spécialiste de l’intelligence artificielle, chargé de mission sur l’intelligence artificielle auprès de la Direction générale de la recherche et de l’innovation du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, directeur adjoint de l’Ecole nationale supérieure de cognitique à Bordeaux, l’intelligence artificielle est née avec Turing. « Mathématicien, il a formalisé les bases de ce qui est devenu l’ordinateur ».

Patriote, il a développé pendant la seconde guerre mondiale un calculateur puissant capable de décrypter tous les jours les messages secrets du haut commandement allemand et a participé ainsi au maintien d’une Angleterre libre. Visionnaire, il a imaginé avant l’heure ce que serait l’intelligence artificielle. Tragédien, il se serait suicidé en croquant dans une pomme imprégnée de cyanure, geste dans lequel certains croient voir la signification du logo d’Apple choisi par Steve Jobs  … »  décrit l’informaticien. Ce calculateur universel, ancêtre de l’ordinateur,  appelé depuis « machine de Turing », est donc la première affirmation qu’un appareil peut effectuer toutes sortes de taches à condition d’être programmé pour cela. « Il est clair que le concept d’intelligence artificielle accompagne le traitement automatique des données, autrement dit l’informatique  depuis le début » ajoute Bernard Claverie.     

« Les temps modernes »

Dans l’article « Computing Machinery and Intelligence »* qu’il publie en 1950, Turing pose explicitement la question de l’intelligence pour les machines. Il définit un test -passé à la postérité sous le nom de « test de Turing »- visant à mettre en confrontation verbale un humain avec un ordinateur en ouvrant la problématique de l’analogie de l’intelligence. « Dans un jeu de questions-réponses, un ordinateur est programmé pour tenter de se faire passer pour un humain. Si au bout de quelques minutes d’échanges, un humain ne décèle pas la supercherie, on peut considérer que l’ordinateur a passé le test avec succès» explique Benoit Leblanc. Pour Bernard Claverie, c’est une façon de jouer avec l’intelligence : « la technologie fait qu’on ne sait pas si c’est un homme ou une machine, mais c’est l’humain qui donne la valeur de ce qui est attribué à l’intelligence. De cette ambiguïté émerge la problématique de l’IA faible versus l’IA forte ».

 De quoi s’agit-il ? L’IA faible reproduit fidèlement un comportement prévu à l’avance dans un domaine précis. « Une machine automatise une tache dite intelligente grâce à un développement d’algorithmes. Finalement, la machine n’est pas intelligente, elle simule l’intelligence » explique le cogniticien. A contrario, l’IA forte est celle de l’intelligence humaine. Elle est dotée d’intelligence générale, de conscience et d’émotion, où tout au moins laisse penser qu’elle en est dotée. Elle peut non seulement analyser des situations et effectuer des actions rationnelles mais aussi faire preuve de créativité, d’anticipation, d’adaptation et peut comprendre ses propres raisonnements… L’IA forte ne peut prendre des décisions qu’en étant capable d’intégrer des capacités globales réputées jusqu’ici humaines.

À l’heure actuelle, tous les systèmes existants sont des intelligences artificielles faibles. Les techniques se sont certes améliorées au fil des ans. L’apprentissage automatique (machine learning) et l’apprentissage profond (deep learning), en convergence avec le Big Data poussent la machine à toujours plus d’autonomie et d’intelligence. Malgré tout il semble encore quasi impossible de reproduire l’intelligence générale et adaptative, la conscience et le savoir. Mais chercheurs et industriels font chaque jour avancer ce domaine !     

Qui décide ? L’homme ou la machine ?

Bernard Claverie considère qu’existent trois types d’IA. L’IA augmentative traite intelligemment les données car l’homme n’est plus capable de le faire compte tenu de leur masse et de leurs flux (Big Data); l’IA substitutive est celle qui remplace l’humain par exemple par des robots ou des machines de jeu (jeu d’échecs, de Go...) et l’IA hybride ou coopérative qui mixe l’humain et la machine, les intelligences naturelle et artificielle. De tels systèmes que l’on appelle symbiotiques (HAT pour Human Autonomy Teaming) nécessitent alors une intelligence artificielle dont l’homme doit comprendre les décisions. Elle doit être explicable; c’est la fameuse Explainable  Artificial Intelligence, ou XAI, une voie d’avenir fondamentale de l’IA. « C’est une forme d’apprentissage collaboratif, partenarial de l’homme et de la machine dans laquelle la machine est capable de justifier et d’expliquer à l’homme le sens de ses décisions et d’exprimer les limites de son autonomie, ce que ne savent pas encore faire les machines actuelles…» précise t-il.

Une évolution qui soulève à juste titre des questions d’ordre éthique et moral, particulièrement lorsque le respect de la santé, de la liberté, voire de la vie humaine est engagée. C’est le cas entre autres dans les domaines du véhicule autonome, des drones et plus encore dans celui des systèmes d’armes létales autonomes (SALA)... En découle le problème de la délégation et de la confiance. « Aujourd’hui, de nombreuses questions autour de l’intelligence artificielle ne sont pas liées à des problématiques informatiques, électroniques, automatiques ou de puissance de calcul mais relèvent des sciences humaines » insiste Bernard Claverie. « Elles impliquent au premier plan des psychologues, des sociologues, des juristes et des éthiciens". Un immense défi.    

Qu’est-ce que la cognitique ?

Néologisme associant « connaissance » et  « automatique », la cognitique désigne la science du traitement automatique de la connaissance et des relations entre les humains et les technologies de l’information et de la communication et entre les hommes eux-mêmes par l’intermédiaire de ces technologies. Cette discipline s’inscrit à part entière dans le projet NBIC (nanotechnologies, technologies biologiques, technologies de l’information, technologies cognitives) est largement inspirée des sciences sociales, humaines et biologiques. Elle se situe, avec une visée applicative, au carrefour des neurosciences, de l’informatique et de l’automatique, de la linguistique, de la psychologie, de l’intelligence artificielle et de la philosophie. « Mieux que le meilleur des systèmes, mieux que le plus fort des experts humains, la dualité homme-système est la plus performante pour la résolution des problèmes, la gestion des connaissances, l'efficacité de décision et la production de pensée. Tel est l’objet de la cognitique : connaître et faciliter la collaboration des hommes et des systèmes technologiques, tant pour la performance que pour la suppléance, la santé, la sécurité ou la facilité et le confort d’usage des technologies » explique Bernard Claverie. 

Crée en 2003, l’Institut de Cognitique de Bordeaux a donné naissance en 2009 à l’Ecole Nationale Superieure de Cognitique, une école de sciences cognitives appliquées qui forme des ingénieurs et des docteurs experts dans le traitement et la mise à disposition automatique de la connaissance, de son usage technologique, par et avec les technologies, pour l'aide, la suppléance ou l'augmentation des capacités cognitives humaines. Ses domaines d’application sont multiples dans nombre secteurs d’activités.

*Computing Machinery and Intelligence, écrit par Alan Turing et publié en 1950, est un article fondamental sur le thème de l'intelligence artificielle, dans lequel fut introduit le concept de ce qui est maintenant appelé le test de Turing. 

Mise à jour le 20/03/2019

Forum NAIA

Les laboratoires de l'université de Bordeaux et l'INRIA ont contribué à l'élaboration du programme de NAIA, 1er forum néo-aquitain de l’intelligence artificielle, organisé par le groupe Sud Ouest en partenariat avec Suez, qui se tient le 19 mars 2019 au hangar 14 à Bordeaux.