[podcast] Au-delà des normes culturelles, des genres pluriels

À l’origine, levier d’action contre les inégalités hommes-femmes, la notion de genre soutient aujourd’hui la déconstruction de cette binarité et l’affirmation d’identités multiples. Rendre plus limpide cette fluidité et ses enjeux, tel était l’intention des Rencards du Savoir le 21 mai dernier.

  • 07/06/2021

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« On fabrique la féminité comme on fabrique d’ailleurs la masculinité, la virilité » expliquait Simone de Beauvoir dans une interview pour Le Monde en 1978. Elle faisait alors écho à une phrase de son ouvrage Le Deuxième Sexe (1949), devenue un leitmotiv du féminisme : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Au sexe biologique d’un individu, à son orientation sexuelle, à son apparence doit être distinguée son identité de genre, construction sociale et intime : devenir homme, femme, les deux, aucun des deux. À l’inverse des personnes dites cisgenres, nombreuses sont celles qui ne s’identifient pas au genre leur étant assigné à la naissance. Transgenres, en dehors des normes attendues, elles subissent inégalités, discriminations et violences. Le 17 mai dernier, la journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie venait le rappeler. Dans sa continuité, les Rencards du Savoir proposaient le 21 mai de parler genre avec Marion Paoletti, maîtresse de conférences en sciences politiques de l'université et chargée de mission Parité, égalité, diversité de l'établissement, Eric Macé, professeur de sociologie et directeur du département universitaire de recherche en sciences sociales CHANGES, tous deux rattachés au Centre Émile Durkheim (université de Bordeaux et Sciences Po Bordeaux) et Arnaud Alessandrin, sociologue au Laboratoire cultures – éducation – sociétés (LACES - université de Bordeaux).

Ce que l’on sait, ce que l’on fait

Comme le rappelle Marion Paoletti, la notion de genre a d’abord permis de penser les inégalités entre les femmes et les hommes et de lutter contre celles-ci. Le concept s’est ainsi invité en premier lieu dans les disciplines de l'histoire et de la sociologie du travail. Aujourd'hui, pour l'action publique, la notion de parité est importante, amenant à de réelles avancées sociales. Mais il y a un décalage : « l’action publique répond aux inégalités de genre en s’appuyant sur la distinction homme-femme, voire parfois en empruntant une pente différentialiste soulignant une complémentarité, tandis que les travaux scientifiques ont dépassé cette dichotomie et invitent à la déconstruire » observe Marion Paoletti. Ce décloisonnement du genre accompagne des revendications nouvelles, des voix faisant entendre et comprendre des identités en dehors de la traditionnelle binarité. Non-binaire justement, agenré, genderfluid(dont le genre varie au cours du temps) : voilà des notions qui bousculent les cases établies, au même titre que l'homosexualité, la bisexualité ou l'asexualité en matière d'orientation sexuelle. Des cases qui, comme le café-débat venait le rappeler, sont propres à notre société : ailleurs, par le passé, les êtres humains ont pu vivre dans des schémas bien différents.

Enfants et genre, l’indicible ?

Pour une partie de son entourage, c’est un petit garçon ; à ses yeux, elle est une petite fille. L’enjeu du genre investit même les cours d’écoles, où il donne lieu à des débats virulents. Comment les transitions peuvent-elles y être acceptées, accompagnées ? S’il ne faut pas mélanger sexe biologique et genre, les enjeux se superposent parfois. En témoigne la quête d’identité pouvant animer des enfants intersexes - dont le sexe biologique s’éloigne des normes – amenant plus largement à repenser le droit pour les enfants trans.

Quel apprentissage du genre par ailleurs doit-on enseigner ? « Il semble difficile de dépasser la figure sacro-sainte de l’enfant, image de la pureté, qui serait « polluée » si on repensait la place du genre et du féminisme dans son éducation » déplore Arnaud Alessandrin. Comme le rappelle le sociologue, il y a huit ans, les ABCD de l’égalité, un dispositif pédagogique pour lutter contre les discriminations hommes-femmes avaient déjà suscité de vives polémiques sans même toucher à la binarité !

Pour un monde meilleur, s’évader des cases

Les problématiques liées au genre ne sont pas déconnectées des autres grands enjeux auxquels la société fait face aujourd’hui : crise de la biodiversité, changement climatique, discriminations raciales... Comme le souligne Eric Macé, « le monde moderne a construit un ensemble de dichotomies, homme / femme au même titre que nature / culture. Ce sont ces dichotomies qui, aujourd’hui, nous mènent droit dans le mur de la catastrophe écologique. » Pour les dépasser, le sociologue invite à penser une société post-masculiniste du care, où sont prises en compte les interdépendances entre les êtres, humains comme non humains, et où la prise en charge des vulnérabilités est la première des priorités.

Dans son dernier ouvrage, Arnaud Alessandrin exhorte en ce sens à régler, au plus vite, une « dette du genre ». « Au même titre que d’autres enjeux intergénérationnels comme le changement climatique, les violences liées au genre reposent sur nos épaules et c’est maintenant que nous devons nous en saisir, explique-t-il. Attendre, c’est laisser s’accumuler des traumatismes au risque que la branche ne ploie. » Des voies pour y parvenir se dessinent, à (re)découvrir, comme le reste du débat, en podcast.

Par Yoann Frontout, journaliste scientifique et animateur des Rencards des savoirs

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