L’épidémiologie : la science de la prévention

Santé publique, épidémiologie, prévention sont au cœur de l’actualité depuis le début de la crise sanitaire de la Covid-19. Focus sur ces sujets avec Christophe Tzourio professeur d’épidémiologie à l’université de Bordeaux, directeur du centre de recherche Bordeaux Population Health (BPH - Inserm et université de Bordeaux) et de l’Espace santé étudiants de l’université de Bordeaux.

  • 29/10/2020

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Qu’est-ce que l’épidémiologie exactement ? En quoi cette discipline est-elle indispensable ?

L’épidémiologie est une composante essentielle de la santé publique. Dans un premier sens littéral, c’est une science qui étudie les épidémies, le mode de contagion des agents infectieux et les moyens de les combattre. Il s’agit d’identifier les cas, la transmission de la maladie et de modéliser sa progression afin de lutter contre ces épidémies. Mais il y une autre composante de l’épidémiologie, moins connue du grand public, qui est celle de l'analyse de la santé à l'échelle des populations. Nous cherchons à identifier les déterminants des maladies, parfois appelés les facteurs de risque, leur répartition et leur impact, les profils des groupes à haut risque de maladie dans la population. Cette identification permettra de déboucher sur des stratégies de prévention ciblée et de traitement et, d’une façon générale, de mieux comprendre les mécanismes des maladies.

Nous procédons par enquêtes, souvent des cohortes de personnes suivies pendant plusieurs années. Par exemple, c’est une vaste étude épidémiologiste anglaise qui a pu montrer dans les années 50 le lien entre le tabac et le cancer du poumon… De la même manière aujourd’hui, de nombreux AVC sont évités par des actions de prévention car les facteurs de risque ont été identifiés par des études épidémiologiques et que l’on peut agir sur les déterminants.
L’épidémiologie apporte donc des réponses aux grands problèmes de santé de façon collective.

Quelle sont alors les réponses possible face à l’épidémie de Covid-19 ?

Avec l’apparition de la Covid-19, les épidémiologistes centre de recherche Bordeaux Population Health (BPH - Inserm et université de Bordeaux) se sont fortement mobilisés pour travailler sur l’épidémie et son impact. Nous avons lancé 36 projets de recherche sur ce sujet durant la période de confinement et donc dans des conditions de travail difficiles. Nous avons ressenti, comme d’autres, cet impératif d’apporter des connaissances pour comprendre et contrôler au plus vite cette épidémie et ses conséquences.

Pour ma part, je fais des recherches sur la santé des étudiants depuis une dizaine d’années (l'étude i-Share qui comprend plus de 21000 participants), et avec mon équipe nous avons décidé de travailler sur l’impact du confinement sur la santé mentale de cette population déjà fragile. Nous avons lancé au printemps une grande étude appelée Confins. En effet, si on connait de mieux en mieux les aspects infectieux et immunitaires de la Covid-19, on mesure moins les conséquences psychologiques qui peuvent être redoutables chez de nombreuses personnes et persister pendant une longue période. Cet impact psychologique a de multiples causes chez les étudiants : la peur de la maladie pour soi et surtout pour leurs proches plus âgés, les conséquences économiques directes – beaucoup d’étudiants n’ont pas pu avoir de petits boulots durant le confinement et l’été –, le bouleversement des cours et des examens, et aussi l’isolement social, très mal supporté par les jeunes dans cette période de leur vie. L’objectif de cette cohorte est d’identifier le profil de ceux qui pourraient sombrer, entrer dans une dépression sévère ou décrocher de leurs études. Sa finalité est de mettre en place des outils d’aide immédiate et de prévention et d’inciter les cas plus graves à se faire prendre en charge. 

Que montrent les premiers résultats de l’étude Confins ?

Nous avons recruté des étudiants et des non étudiants (3 500 participants au total) ayant des caractéristiques très comparables à part leur statut et leur âge. Comme nous le craignions, les indicateurs de santé mentale sont beaucoup plus dégradés chez les étudiants. On observe par exemple que les hauts niveaux de stress, d’anxiété ou de dépression sont pratiquement deux fois plus fréquents chez les étudiants que chez les non étudiants, ce qui est considérable. Cela touche également la confiance en soi avec 32% des étudiants qui se considèrent comme des perdants contre 16% chez les non étudiants ; enfin 11% des étudiants avouent avoir eu des idées suicidaires pendant le confinement. L’intérêt de cette étude est de montrer la fréquence de la fragilité psychique dans cette population, l’impact du confinement, et de procurer des chiffres permettant d’alerter les décideurs pour mettre en place des stratégies renforcées d’assistance. Elle permet également d’identifier les profils à risque et de concevoir une prévention dirigée plus spécifiquement vers cette cible. La prévention, qui est souvent négligée dans le système sanitaire français, a toute sa place sur ces questions de santé mentale et dans cette population d’adultes jeunes afin de limiter l’impact de la crise que nous vivons et de leur permettre d’en sortir dans le meilleur état possible.

Quels enseignements tirez-vous de cette crise sanitaire ?

Je trouve globalement que les Français ont fait face y compris les jeunes qui se sentent bien plus concernés que ce que certains média ou personnages politiques disent un peu rapidement. Oui, les adultes jeunes sont plus exposés du fait de leurs multiples interactions sociales pendant lesquelles les geste-barrières ne sont pas toujours respectés et un effort doit être fait par eux, comme par tous, pour limiter les risques de contamination, surtout dans cette période d’aggravation de l’épidémie. A l’université, ils respectent remarquablement les consignes et s’adaptent à cette situation compliquée. Les résultats de Confins montrent qu’ils sont également très soucieux des conséquences de ce virus chez leurs proches et leur niveau d’altruisme n’est pas à mettre en cause.

Il y a de nombreuses incertitudes sur cette épidémie mais il est peu probable qu’elle se termine rapidement, avec ou sans vaccins, et je suis un peu inquiet de notre adaptation à vivre sur le long terme avec les bouleversements personnels et collectifs induits par cette crise. Les conséquences sur la santé mentale se font déjà sentir et leurs poids va aller en croissant – certains experts parlent même de seconde épidémie à venir – d’où l’importance de les étudier et de développer des stratégies de prévention. C’est une question urgente.

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Christophe Tzourio professeur d’épidémiologie à l’université de Bordeaux, directeur du centre de recherche Bordeaux Population Health (BPH - Inserm et Université de Bordeaux), et de l’Espace santé étudiants de l’université de Bordeaux