Addiction aux jeux vidéo : le décryptage d'un spécialiste

La fréquentation des écrans constitue aujourd’hui l’un des loisirs favoris des adolescents. Mais pour certains, l’utilisation assidue des réseaux sociaux et la pratique abusive des jeux vidéo deviennent problématiques. En 2018, l’Organisation mondiale de la santé a inclus un « trouble du jeu vidéo » dans sa dernière version de la classification internationale des maladies. Éclairage sur cette nouvelle addiction avec Grégory Michel, professeur de psychopathologie et de psychologie clinique à l’université de Bordeaux, et chercheur à Institut des sciences criminelles et de la justice.

  • 03/02/2020

Manette de jeu © Pixabay Manette de jeu © Pixabay

Hardcore gamer, troll, nolife, cheater… Bienvenue dans la famille des « accros aux jeux vidéo », dans un monde virtuel où des ados scotchés à leurs écrans et cachés derrière des avatars aux pseudos douteux décrochent doucement mais sûrement de la « vraie vie », sous le nez de leurs parents désemparés et souvent impuissants.

Sans doute la faute à la révolution numérique et à la place de plus en plus envahissante qu’occupent tablettes, smartphones, ordinateurs et autres consoles de jeux dans notre quotidien toujours plus saturé de digital ; à l’évolution impressionnante des technologies et à la multiplication des produits disponibles sur ce marché en constante progression; à cette génération de digital natives en mal de sensations fortes et à des parents dépassés ou trop permissifs…

L’addiction au jeux vidéo : une maladie

Résultat des courses, les professionnels de la prise en charge des addictions sont ces dernières années, de plus en plus confrontés à des demandes émanant de l’entourage d’adolescents pour qui les jeux vidéo ne sont plus un simple loisir. En effet, depuis 2018, le « trouble du jeu vidéo ou gaming disorder »* a intégré le chapitre sur les addictions de la 11e version de la classification internationale des maladies de l’OMS. Ce trouble ne toucherait qu’une petite partie des joueurs, soit de 0,5% à 4% et concernerait surtout les joueurs de jeux en réseau et notamment les MMORPG (jeux de rôle massivement multi-joueurs).

L’arbre qui cache la forêt

Mais pour Grégory Michel, l’addiction pure sans trouble associé est rarissime. « C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. En réalité, la grande majorité des personnes addicts souffrent d’une autre pathologie » précise-t-il. Les plus vulnérables sont les adolescents anxieux, les phobiques sociaux ou scolaire… ou encore ceux qui souffrent du trouble de déficit attentionnel avec ou sans hyperactivité (TDAH).

« Certains de ces jeunes sont en recherche de sensations fortes et d’adrénaline car ils ne se sentent pas à leur place dans la vie quotidienne. Ils rêvent d’un autre monde et les avatars peuvent les y aider cela leur donne la sensation d’être tout puissant ; jouer est alors un moyen pour eux de se renarcissiser comme pour les phobiques sociaux pour lesquels cela devient auto-thérapeutique… Pour les jeunes TDAH, la pratique de ces jeux basé sur hyperstimulation cognitive est un moyen de canaliser leur attention, de gérer leur hyperactivité mais au prix d’un éventuel développement d’une addiction… »

« Au secours, mon ado est accro ! »

Devoirs bâclés ou pas fait, résultats scolaires en chute libre, nuits sans sommeil, cyber rêverie, désintérêt puis arrêt de toutes activités extra scolaires, isolement, anxiété, agressivité physique et verbale, perte de contrôle… C’est un cercle vicieux qui se met en place. Un cauchemar qui commence et incompréhension totale qui s’installe. La pratique du jeu inadaptée et persistante et génère des conflits ingérables au sein du foyer, perturbe l’épanouissement personnel de l’enfant/adolescent et menace dangereusement l’équilibre familial. 

Pour déterminer l’addiction, l’OMS a fixé trois critères cumulés : une perte de contrôle, un temps important passé à jouer, des conséquences délétères sur la vie quotidienne. A cela elle rajoute une durée : le trouble du comportement doit se manifester sur une période de 12 mois minimum. Mais selon Grégory Michel, lorsque les parents repèrent l’addiction, les répercussions négatives de la surconsommation se font déjà sentir.

Face à ce constat et au peu d’outils permettant de détecter ce type d’addiction, Grégory Michel et Stéphanie Bioulac, psychiatre au CHU de Bordeaux, ont adapté un questionnaire spécifique produit en 2009 par un spécialiste espagnol, le docteur Tejeiro. « Il était précurseur en la matière et nous avons suivi ce mouvement en structurant un réseau dédié à ce trouble. A Bordeaux, nous avons ouvert en 2012 le premier centre de consultations centré sur l’addiction aux jeux vidéo et nouvelles technologies de l’information et de la communication au sein du Pôle aquitain de l’adolescent Jean Abadie (CHU de Bordeaux) » explique Grégory Michel.

Les règles du jeu…

Sournoisement mais sûrement, une consommation d’écran encore modérée peut vite devenir incontrôlable au point de glisser vers la dépendance qui met en difficultés les pratiques éducatives familiale. Pour enrayer cette spirale infernale Grégory Michel préconise une prise en charge psychologique cognitivo-comportementale associée à une guidance parentale. « Il n’y a pas de traitement univoque. L’approche familiale est indispensable, si l’on ne prend pas en compte les parents cela ne marche pas » insiste-il. Et plus l’intervention est précoce plus elle sera efficace.

La première phase est celle de l’évaluation clinique au cours de laquelle il s’agit de définir le caractère pathologique du jeu de de repérer les particularités psychologiques et psychopathologiques de l’adolescent. « Il est important de comprendre ce qui motive la pratique du jeu ainsi que l’existence d’un troubles psychopathologique sous-jacent. Le traitement a pour objectif d’amener les enfants à se libérer de leur addiction, de gagner ne liberté et souvent de développer des compétences relationnelles ainsi que de de nouvelles aptitudes pour mieux gérer ces émotions.» précise le psychologue.

Travailler sur la liberté (moins jouer pour avoir du temps de qualité à partager avec d’autres), revoir le fonctionnement familial et réajuster les règles… « Je propose en général la tenue d’un agenda de pratique du jeu, en collaboration avec les parents pour comptabiliser les temps de jeu, l’impact sur le sommeil et sur les autres activités... Il faut rendre l’adolescent acteur de son mieux être » ajoute-t-il. Un travail de longue haleine qui conduit à un retour de la confiance et à une meilleure estime de soi.

* Comportement lié à la pratique des jeux vidéo ou des jeux numériques qui se caractérise par une perte de contrôle sur le jeu, une priorité accrue accordée au jeu, au point que celui-ci prenne le pas sur d’autres centres d’intérêt et activités quotidiennes et par la poursuite ou la pratique croissante du jeu en dépit de répercussions dommageables.

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